Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (4) fol. 135
© Bibliothèque nationale de France
Le récit de cette visite à Rousseau, en compagnie de la marquise d'Urfé, en 1758, tranche par sa brièveté, avec celui, si vivant, des rencontres avec Voltaire. Le mémorialiste se montre déconcerté par la personnalité de l'auteur des Confessions.

Transcription du texte :
« L'illustre cardinal de Bernis passa dix ans dans son exil procul negotiis, mais pas heureux, comme je l'ai su de lui-même quinze ans après à Rome. On prétend qu'on a plus de plaisir à être ministre qu'à être roi ; mais, caeteris paribus, je trouve que rien n'est plus fou que cette sentence si j'en fais, comme je dois, l'examen en moi-même. C'est mettre en question si l'indépendance soit, ou non, préférable à la dépendance. Le cardinal ne fut pas rappelé à la cour, car il n'y a pas d'exemple que Louis XV ait jamais rappelé un ministre remercié ; mais à la mort de Rezzonico il dut aller au conclave, et il resta tout le reste de sa vie à Rome en qualité de ministre de France.
Dans ces jours-là, madame d'Urfé ayant envie de connaître J.-J. Rousseau, nous sommes allés à Montmorenci lui faire une visite, lui portant de la musique qu'il copiait merveilleusement bien. On lui payait le double de l'argent qu'on aurait payé à un autre ; mais il se rendait garant qu'on n'y trouverait pas des fautes. Il vivait de cela.
Nous trouvâmes l'homme qui raisonnait juste, qui avait un maintien simple, et modeste ; mais qui ne se distinguait en rien ni par sa personne, ni par son esprit. Nous ne trouvâmes pas ce qu'on appelle un aimable homme. Il nous parut un peu impoli, et il n'a pas fallu davantage pour qu'il paraisse à madame d'Urfé malhonnête. Nous vîmes une femme, dont nous avions déjà entendu parler. Elle ne nous a qu'à peine regardés. Nous retournâmes à Paris riant de la singularité de ce philosophe. Mais voici l'exacte description de la visite que lui fit le prince de Conti père du prince qu'on appelait alors comte de la Marche.
Cet aimable prince va à Montmorenci tout seul exprès pour passer une agréable journée causant avec le philosophe qui était déjà célèbre. Il le trouve dans le parc, il l'aborde, et lui dit qu'il était allé dîner avec lui, et passer la journée causant en pleine liberté.
– Votre Altesse fera mauvaise [chère : je vais dire qu'on mette encore un couvert.
Il va ; il retourne, et après avoir passé deux ou trois heures se promenant avec le prince, il le mène au salon où ils devaient dîner. Le prince, voyant sur la table trois couverts, qui est donc, lui dit-il, le troisième avec lequel vous voulez me faire dîner ? J'ai cru que nous dînerions tête à tête.
– Ce troisième, monseigneur, est un autre moi-même. C'est un être qui n'est ni ma femme, ni ma maîtresse, ni ma servante, ni ma mère, ni ma fille ; et elle est tout cela.
– Je le crois, mon cher ami, mais n'étant venu ici que pour dîner avec vous, je compte de vous laisser dîner avec votre tout. Adieu.] » (Histoire de ma vie, II, p. 182-183)
 
 

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