Festin chez l’électeur de Cologne
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (4) fol. 190v
© Bibliothèque nationale de France
Dès la préface d'Histoire de ma vie, Casanova dit aimer les mets aux hauts goûts. Ici, il rappelle le somptueux repas qu'il offre à Bryl, chez l'électeur de Cologne.

Transcription du texte :
« [L'heure du déjeuner était marquée à une heure, mais à midi, j'étais déjà à Bryl. C'est une maison de plaisance de l'Électeur, dont la beauté consiste dans le goût de l'ameublement. C'était une copie de Trianon. J'ai vu dans une grande salle une table pour vingt-quatre personnes ; les couverts de vermeil, les assiettes de porcelaine, et sur le buffet une grande quantité de vaisselle d'argent, et des grands plats de vermeil. Sur deux autres tables à l'autre bout de la salle j'ai vu des bouteilles remplies des vins les plus renommés de toute l'Europe, et des sucreries de toutes les espèces. Lorsque j'ai dit à l'officier que j'étais celui qui faisait les honneurs du déjeuner, il me dit que je me trouverais content, et qu'il était là depuis six heures du matin. Il me dit que l'ambigu en mangeailles ne serait que de vingt-quatre plats ; mais que j'aurais vingt-quatre plats d'huîtres d'Angleterre, et un dessert qui couvrirait toute la table. Voyant une grande quantité de domestiques, je lui ai dit qu'ils n'étaient pas nécessaires ; mais il me dit qu'ils l'étaient parce que les domestiques des convives n'entraient pas. Il me dit] de ne pas m'en mettre en peine car ils le savaient.
J'ai reçu tout mon monde à la portière des voitures n'ayant autre compliment à faire que celui de demander pardon de l'effronterie avec laquelle je m'étais procuré cet honneur. À une heure on servit, et j'ai vu la joie briller dans les beaux yeux de Mme X lorsqu'elle vit la même magnificence qu'aurait étalée l'Électeur. Elle n'ignorait pas qu'on savait que tout cela était fait pour elle ; mais elle était charmée de voir que je ne la distinguais pas des autres. Il y avait vingt-quatre couverts, et malgré que je n'eusse distribué que dix-huit billets les places étaient toutes occupées. Il y avait donc six personnes venues non invitées. Cela me fit plaisir. Je n'ai pas voulu m'asseoir : j'ai servi les dames sautant d'une à l'autre mangeant debout ce qu'elles me donnaient.
Les huîtres d'Angleterre ne finirent qu'à la vingtième bouteille de vins de Champagne. Le déjeuner commença que la compagnie était déjà grise. Ce déjeuner qui comme de raison n'était composé que d'entrées fut un dîner des plus fins. On ne but pas une seule goutte d'eau, car le Rhin, et le Tokai n'en souffrent point. Avant de servir le dessert on mit sur la table un énorme plat de truffes en ragoût. On le vida suivant mon conseil d'y boire par-dessus du marasquin. C'est comme de l'eau, dirent les dames, et elles en burent comme si ç'avait été de l'eau. Le dessert fut magnifique. Tous les portraits des souverains de l'Europe y étaient, on fit des compliments à l'officier qui était là qui, touché de vanité dit que tout cela résistait aux poches, et pour lors on empocha. Le général alors dit une grande bêtise qu'on siffla par une risée générale. Je suis sûr, dit-il, que c'est un tour que l'Électeur nous a joué : S. A. a voulu garder l'incognito, et M. Casanova a très bien servi le prince. Après la grande risée, qui m'a donné le temps de penser. Si l'Électeur, mon général, lui dis-je d'un air modeste, m'avait donné un pareil ordre, je l'aurais obéi ; mais il m'aurait humilié. S. A. voulut me faire une grâce beaucoup plus grande : et la voilà. » (suite)
 
 

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