Festin chez l’électeur de Cologne (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (4) fol. 191
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte :
« En disant cela j'ai mis entre ses mains la tabatière, qui fit deux, ou trois fois le tour de la table. On se leva, et on fut étonné d'avoir passé à table trois heures. Après tous les compliments de saison la belle compagnie partit pour Cologne pour y arriver encore à temps d'aller à la comédie. Très content de cette belle fête, j'ai laissé au brave traiteur vingt ducats pour les domestiques. Il me pria de marquer par lettre ma satisfaction au comte Verità.
Je suis arrivé à Cologne à temps d'aller à la petite pièce. N'ayant point de voiture je suis allé à la salle en chaise à porteurs. Voyant Mme X avec M. de Lastic, je suis allé dans sa loge. Elle me dit d'abord d'un air triste que le Général s'était trouvé si malade qu'il avait dû aller se coucher. Un moment après M. de Lastic nous laissa seuls, et pour lors la charmante femme me fit des compliments qui valaient cent de mes déjeuners. Elle me dit que le général avait trop bu du Tokai, et que c'était un vilain cochon qui avait dit qu'on savait qui j'étais, et qu'il ne me convenait pas de me traiter en prince. Elle lui avait répondu qu'au contraire je les avais traités comme des princes en très humble serviteur. Là-dessus il l'avait insultée.
– Envoyez-le à tous les diables, lui dis-je.
– C'est trop tard. Une femme que vous ne connaissez pas s'en emparerait : je dissimulerais ; mais cela ne me ferait pas plaisir.
– J'entends cela très bien. Que ne suis-je un grand prince ! En attendant je dois vous dire que je suis beaucoup plus malade que Kettler. Je suis à l'extrémité.
– Vous badinez, je crois.
– Je vous parle sérieusement. Les baisers au bal de l'Électeur me firent goûter un nectar d'une étrange espèce. Si vous n'avez pitié de moi je partirai d'ici malheureux pour tout le reste de mes jours.
– Différez votre départ. Laissez Stuttgart. Je pense à vous ; et ce n'est pas ma faute. Croyez que je ne pense pas à vous tromper.
– Ce soir même par exemple, si vous n'aviez pas la voiture du général, et si j'avais la mienne, je pourrais vous conduire chez vous en tout honneur. » (Histoire de ma vie, II, p. 260-26)
 
 

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