Entretien avec Voltaire (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (5) fol. 106
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte :
« À la fin du récit qui attira à M. de Voltaire les applaudissements de tous les assistants, malgré qu'aucun d'eux n'entendît l'italien, madame Denis sa nièce me demanda si je croyais que le grand morceau que son oncle avait déclamé fût un des plus beaux du grand poète.
– Oui madame ; mais non pas le plus beau.
– On a donc prononcé sur le plus beau ?
– Il fallait bien : sans cela on n'aurait pas fait l'apothéose du seigneur Lodovico.
– On l'a donc sanctifié : je ne le savais pas.
Tous les rieurs alors, Voltaire le premier, furent pour madame Denis, moi excepté, qui gardais le plus grand sérieux. Voltaire, piqué de mon sérieux, je sais, me dit-il pourquoi vous ne riez pas. Vous prétendez que ce soit en force d'un morceau plus qu'humain qu'on l'a appelé divin.
– Précisément.
– Quel est-il donc ?
– Les trente-six stances dernières du vingt-troisième chant, qui font la description mécanique de la façon dont Roland devint fou. Depuis que le monde existe, personne n'a su comment on devient fou, l'Arioste excepté, qui a pu l'écrire, et qui vers la fin de sa vie devint fou aussi. Ces stances, je suis sûr, vous ont fait trembler : elles font horreur.
– Je m'en souviens : elles font devenir l'amour épouvantable. Il me tarde de les relire.
– Monsieur aura peut-être la complaisance de nous les réciter, dit madame Denis donnant un fin coup d'œil à son oncle.
– Pourquoi non ? madame, si vous avez la bonté de m'écouter.
– Vous vous êtes donc donné la peine de les apprendre par cœur ?
– Ayant lu l'Arioste deux ou trois fois par an depuis l'âge de quinze ans, il s'est placé tout dans ma mémoire sans que je me donne la moindre peine, et pour ainsi dire malgré moi, ses [généalogies exceptées, et ses tirades historiques, qui fatiguent l'esprit sans intéresser le cœur. Le seul Horace m'est resté tout dans l'âme sans rien excepter, malgré les vers souvent trop prosaïques de ses Épîtres.
– Passe pour Horace, ajouta Voltaire ; mais pour l'Arioste c'est beaucoup, car il s'agit de quarante-six grands chants.
– Dites cinquante un.
Voltaire devint muet.] » (Histoire de ma vie, II, p. 401-405)
 
 

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