Emprisonnement à Londres (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (8) fol. 105
© Bibliothèque nationale de France
« On fit venir une chaise pour m'y transporter, car habillé comme j'étais, la canaille m'aurait jeté de la boue si j'y fusse allé à pieds. J'entre dans une grande salle où je me vois entre cinquante ou soixante personnes qui fixent d'abord leurs yeux sur le barbare qui ose se montrer avec un si impertinent luxe.
Au bout de cette salle je vois assis sur un fauteuil éminent celui qui apparemment devait m'informer de mon crime. C'était le sergens fil que j'aime mieux nommer le lieutenant criminel. On lui lisait des dénonciations, on lui parlait, il répondait, et il dépêchait en dictant ses sentences, car le pauvre homme était aveugle. Il avait un bandeau noir large de deux pouces qui lui ceignait toute la tête, et lui couvrait les yeux. N'y voyant pas il lui était égal de les tenir couverts. Quelqu'un qui était à mon côté me consola me disant que c'était un juge intègre, homme d'esprit, très aimable, auteur de plusieurs romans célèbres. Cet homme enfin était Mister Filding.
Quand mon tour vint, le secrétaire qui était à son côté le lui dit à l'oreille, et, comme il y a apparence, la dénonciation me nommant Casanova Italien, il m'appela par ce même nom, me disant en parfaite langue italienne de m'avancer vers lui parce qu'il avait à me parler. J'ai alors percé la foule, et arrivé à la barre je lui ai dit Eccomi Signore.
Tout le dialogue suivant entre cet honnête magistrat et moi fut fait en italien, et je l'ai dans le même jour transcrit mot pour mot. J'en donne au lecteur avec plaisir la très fidèle traduction littérale.
– Monsieur de Casanova vénitien, vous êtes condamné aux prisons de S. M. le roi de la Grande-Bretagne pour tout le reste de vos jours.
– Je suis curieux, monsieur, de savoir par quel crime je suis condamné. Voudriez-vous bien me le communiquer ?
[– Votre curiosité est juste, seigneur vénitien. Dans notre pays la justice ne se croit pas maîtresse de condamner quelqu'un sans lui faire savoir son crime. Vous êtes accusé, et l'accusation est confirmée par deux témoins, que vous voulez balafrer la figure d'une fille. C'est elle qui demande à la justice d'être garantie de cet outrage, et la justice doit l'en garantir, vous condamnant à la prison. Disposez-vous donc à y aller.
– Monsieur, c'est une calomnie. Il se peut cependant, qu'examinant sa propre conduite elle craigne que je puisse penser à commettre ce crime. Je peux vous jurer que je n'ai jamais pensé à une pareille scélératesse.
– Elle a deux témoins.
– Ils sont faux. Qui est cette fille ?
– C'est miss Charpillon.
– Je la connais, et je ne lui ai jamais donné que des marques de ma tendresse.
– Ce n'est donc pas vrai, que vous veuillez la défigurer ?
– C'est faux.
– Dans ce cas je vous fais mon compliment. Vous irez dîner chez vous ; mais vous devez donner deux cautions. Deux chefs de maison doivent nous répondre que vous ne commettrez jamais ce crime.
– Qui osera assurer que je ne le commettrai jamais ?] » (Histoire de ma vie, III, p. 268-270)
 
 

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