Entretien avec Frédéric II
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (8) fol. 173v
© Bibliothèque nationale de France
La rencontre de Casanova avec Frédéric II de Prusse se situe dans les jardins de Sans souci. À l'étonnement de pouvoir aborder si facilement un souverain – c'est la première fois que le mémorialiste s'entretient avec un roi – s'ajoute celui de la façon dont Frédéric II mène le dialogue : brusques sauts d'un sujet à l'autre, du fonctionnement des jets d'eau à Versailles à la loterie, la fiscalité ou la marine à Venise…

Transcription du texte :
« [– Moi, inconnu, écrire à un roi avec lequel je n'ai aucun rapport ! Je n'ai point d'idée d'une démarche pareille.]
– Ne désirez-vous pas de lui parler? Voilà le rapport. Votre lettre ne doit contenir que la déclaration de votre désir.
– Me répondra-t-il ?
– N'en doutez pas. Il répond à tout le monde. Il vous écrira où, et à quelle heure il lui plaira de vous recevoir. Faites cela. Sa Majesté est actuellement à Sans Souci. Je suis curieux de l'espèce d'entretien que vous aurez avec ce monarque, qui, comme vous voyez, agit d'une façon qui démontre qu'il ne craint pas qu'on lui en impose.
Je n'ai pas tardé un seul jour. Je lui ai écrit dans le style le plus simple, quoique très respectueux. Je lui ai demandé quand, et où je pourrais me présenter à sa majesté, et je me suis signé vénitien datant ma lettre de l'auberge où je logeais. Le surlendemain j'ai reçu une lettre écrite par la main d'un secrétaire ; mais signée Frédéric. Il m'écrivait que le roi avait reçu ma lettre, et qu'il lui avait ordonné de me faire savoir que sa majesté se trouverait dans le jardin de Sans souci à quatre heures.
J'y vais à trois habillé de noir. J'entre par une petite porte dans la cour du château, et je ne vois personne, pas une sentinelle, pas un portier, un laquais. Tout était dans le plus grand silence. Je monte un court escalier, j'ouvre une porte, et je me vois dans une galerie de tableaux. L'homme qui en était le gardien s'offre à me servir, mais je le remercie lui disant que j'attendais le roi qui m'avait écrit qu'il serait au jardin. Il est, me dit-il, à son petit concert, où il joue de la flûte comme tous les jours d'abord après son dîner. Vous a-t-il dit l'heure ?
– Oui, à quatre heures. Il l'aura oublié peut-être.
– Le roi n'oublie jamais. Il descendra à quatre heures, et vous ferez bien d'aller l'attendre au jardin.
J'y vais, et peu de temps après je le vois suivi de son lecteur Cat, et d'une jolie épagneule. À peine m'a-t-il vu, il m'approche, et ôtant son vieux chapeau d'un air grivois, me nommant par mon nom, il me demande d'un ton effrayant ce que je voulais de lui. » (suite)
 
 

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