Entretien avec Frédéric II (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (8) fol. 174
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte :
« Surpris par cet accueil, je reste court, je le regarde, et je ne lui réponds rien.
– Eh bien ! Parlez donc. N'est-ce pas vous qui m'avez écrit ?
– Oui Sire ; mais je ne me souviens plus de rien. J'ai cru que la majesté du roi ne m'éblouirait pas. Cela ne m'arrivera pas une autre fois. Milord Maréchal aurait dû m'avertir.
– Il vous connaît donc ? Promenons-nous. De quoi vouliez-vous me parler ? Que dites-vous de ce jardin ?
En même temps qu'il me demande de quoi je veux lui parler, il m'ordonne de lui parler de son jardin. J'aurais répondu à un autre que je ne me connaissais pas en jardins ; mais à un roi qui me supposait connaisseur j'aurais eu l'air de lui donner un démenti. M'exposant donc au risque de lui donner un essai de mon mauvais goût, je lui ai répondu que je le trouvais superbe. Mais, me dit-il, les jardins de Versailles sont bien plus beaux.
– Sans doute Sire, quand ce ne serait qu'en conséquence des eaux.
– C'est vrai ; mais s'il n'y a pas ici des eaux ce n'est pas ma faute. J'ai dépensé trois cent mille écus en vain pour les faire venir.
– Trois cent mille écus ? Si Votre Majesté les a dépensés tout d'un coup, les eaux devraient y être.
– Ah ah ! Je vois que vous êtes architecte hydraulique.
Fallait-il lui dire qu'il se trompait ? J'eus peur de lui déplaire. J'ai baissé la tête. C'est ne dire ni oui, ni non. Mais le roi ne se soucia pas Dieu merci de m'entretenir sur cette science, dont j'ignorais tous les principes. Sans s'arrêter un seul moment, il me demanda quelles étaient les forces de la République de Venise sur mer en temps de guerre.
– Vingt vaisseaux de haut bord, Sire, et une grande quantité de galères.
– Et en troupes de terre ?
– Soixante et dix mille hommes. Sire, tous ses sujets, ne prenant qu'un seul homme par village.
[– Cela n'est pas vrai. Vous voulez apparemment me faire rire me contant ces fables. Mais vous êtes sûrement financier. Dites-moi ce que vous pensez de l'impôt.
C'était le premier entretien que j'avais avec un roi. Faisant attention à son style, à ses incartades, à ses sauts rapides j'ai cru d'être appelé à jouer une scène de comédie italienne à l'improviste où si l'acteur reste court le parterre le siffle. J'ai donc répondu à ce fier roi prenant la morgue du financier, et en faisant la grimace, que je pourrais lui parler de la théorie de l'impôt.
– C'est ce que je veux, car la pratique ne vous regarde pas.
– Il y a trois espèces d'impôts par rapport aux effets, dont l'une est ruineuse, l'autre nécessaire malheureusement, et la troisième toujours excellente.
– J'aime bien ça. Allez toujours.
– L'impôt ruineux est le royal, le nécessaire est le militaire, l'excellent est le populaire.
– Qu'est-ce que tout cela ?
J'avais besoin d'aller par les longues, car je composais.
– L'impôt royal, Sire, est celui que le monarque ne met sur ses sujets que pour remplir ses coffres.
– Et il est toujours ruineux, dites-vous.
– Sans doute Sire, car il détruit la circulation âme du commerce, et soutien de l'État.
– Mais vous trouvez le militaire nécessaire.
– Mais malheureusement, car la guerre est sans doute un malheur.
– Ça se peut. Et le populaire ?
– Toujours excellent, car le roi le prend de ses sujets d'une main, et le verse de l'autre dans leur sein par des établissements très utiles, et des règlements faits pour augmenter leur bonheur.
– Vous connaissez sans doute Calsabigi ?
– Je dois le connaître, Sire. Il y a sept ans que nous avons établi à Paris la loterie de Gênes.
– Et dans quelle espèce placez-vous cet impôt, car vous m'accorderez que c'en est un.
– Oui, Sire. C'est un impôt de l'espèce excellente quand le roi en destine le gain pour suppléer à quelqu'établissement utile.
– Mais le roi peut y perdre.
– Une fois en dix.] » (Histoire de ma vie, III, p. 351-352)
 
 

> partager
 
 

 
 

 
> copier l'aperçu