Duel avec Braniski (suite)
Histoire de ma vie
Giacomo Casanova, Dux, 1789-1798.
BnF, Département des Manuscrits, NAF 28604 (8) fol. 246
© Bibliothèque nationale de France
Transcription du texte :
« Ils se retirèrent alors, et je suis allé l'aider à se relever lui mettant ma main droite sous l'aisselle tandis que le général l'aidait de l'autre côté. Nous le conduisîmes ainsi à l'auberge distante de cent pas du jardin. Ce seigneur marchait se tenant très courbé, et m'examinant de côté avec attention, puisqu'il ne pouvait pas comprendre d'où pouvait sortir le sang qu'il voyait ruisseler sur mes culottes et sur mes bas blancs.
À peine entrés dans l'auberge, le Postoli se jette sur un grand fauteuil, il s'étend, on le déboutonne, on lève sa chemise jusqu'à l'estomac, et il se voit lui-même blessé à mort. Ma balle était entrée dans son ventre à la septième vraie côte à droite, et était sortie sous la dernière fausse à gauche. Les deux trous étaient distants l'un de l'autre de dix pouces. Le spectacle était alarmant : on jugeait les intestins percés, et l'homme mort. Le Postoli me regarde, et me dit vous m'avez tué, et sauvez-vous, car vous perdrez la tête sur l'échafaud : vous êtes dans la starostie, je suis grand officier de la couronne, et voici le cordon de l'Aigle Blanc. Sauvez-vous d'abord, et si vous n'avez pas d'argent prenez ma bourse. La voici.
La grosse bourse tombe, je la remets dans sa poche en le remerciant, et en lui disant que je n'en avais pas besoin, puisque si j'étais coupable de mort j'allais dans l'instant porter ma tête aux pieds du trône. Je lui dis que j'espérais que sa blessure ne serait pas mortelle, et que j'étais au désespoir de ce qu'il m'avait obligé à faire. Je lui donne un baiser sur le front, je sors de l'auberge, et je ne vois ni voiture, ni chevaux, ni domestiques. Ils étaient partis tous pour [aller chercher médecin, chirurgien, prêtres, parents, et amis. Je me vois seul, et sans épée dans une campagne couverte de neige, blessé, et ne sachant pas le chemin pour retourner à Varsovie. Je vois de loin un traîneau à deux chevaux, je crie à haute voix, le paysan s'arrête, je lui montre un ducat, et je lui dis Varsaw]. » (Histoire de ma vie,  III, p. 463)
 
 

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