Dessin de costume : « Annette et Lubin (Adolphe Benoît Blaise). Pas de deux. Melle Vestris »
Dessins et croquis de costumes pour les opéras représentés à Paris et à Versailles de 1739 à 1767
Louis-René Boquet (1717-1814), 1762.
Dessin aquarellé, 31,5 x 21,5 cm
BnF, Département des Manuscrits, Rothschild 1462 (1519-3-12). Dossier IV
© Bibliothèque nationale de France
Marie-Rose Gourgaud-Dugazon (1743 ou 1746-1804) avait épousé le danseur Angiolo Vestris. Casanova rencontre le couple à Louisbourg : « Cette Vestris, malgré que fort jolie ne m'enchanta que par la tournure de son esprit et par ses grâces qui la déclaraient née pour être comédienne. Elle avait un seul défaut : elle grasseyait. Comme la Toscani fille avait encore un ton de réserve, je me suis permis à table d'adresser ma cour plus particulière à la Vestris, dont le mari n'était pas jaloux parce que très d'accord avec elle, il ne l'aimait pas. On avait distribué ce jour-là les rôles d'une petite comédie qu'on devait présenter à l'arrivée du duc. Un jeune auteur qui était à Louisbourg l'avait composée, en espérant qu'elle convaincrait le souverain qu'il méritait d'entrer à son service en qualité de poète.
Après le souper, parlant de cette petite pièce où la Vestris jouait le principal rôle, qui était d'une petite maîtresse, on la pria de le lire, et elle s'en acquitta avec la plus grande complaisance.
– Votre jeu est de l'âme, lui dis-je vous exprimez le sentiment de façon qu'on parierait que tout ce que vous dites est de vous, et non pas d'un autre. Quel dommage, madame,que la pointe de votre langue ne puisse pas prononcer la lettre canine. (1)
À ces paroles, toute la table me siffle. On me dit que ce n'était pas un défaut, mais un charme, l'expression devenait douce, plus intéressante, attrayante une plus grande attention, une actrice qui ne parlait pas ainsi était jalouse de celle qui avait cette prérogative. Je ne réponds pas mais je regarde la Vestris.
– Croyez-vous me dit-elle que je sois la dupe de tout cela ?
– Non, je ne le crois pas, car je vous rends justice.
– Un homme qui m'aime, et qui dit d'un air sincère quel dommage ! me fait beaucoup plus plaisir que ceux qui croient me flatter me disant que c'est une beauté ; mais il n'y a pas de remède.
– Comment, madame ? Il n'y a pas de remède ? J'en ai un dans mon apothicaire infaillible. Donnez-moi un soufflet, si demain je ne vous fais pas lire ce rôle sans que votre défaut paraisse ; mais si je vous le fais lire comme par exemple votre mari le lirait, permettez que je vous embrasse tendrement.
– J'accepte. Que faut-il que je fasse ?
– Pas autre chose que me laisser faire un sortilège sur votre cahier et je ne badine pas. Donnez-le moi. Vous n'avez pas besoin de le lire cette nuit. Demain, je le porterai chez vous à neuf heures du matin pour recevoir le soufflet ou le baiser, si votre mari n'y met pas opposition.
– Aucune, mais nous ne croyons pas aux sortilèges.
– Si mon sortilège manque, j'aurai le soufflet.
Elle me laisse le rôle. Nous parlons d'autre chose. […]
Je passe six heures à copier le rôle de la Vestris sans rien changer que la tournure des phrases, en substituant des paroles sans erre ou sans re, car on n'écrit plus la lettre erre comme l'aurait écrite mon grand-père, on écrit la lettre re. C'était une corvée, mais j'avais envie de baiser à la présence de son mari les belles lèvres de la Vestris. […]. Les procédés de cet homme m'outragent et me désespèrent, je dois penser à m'en défaire. Je change cette phrase ; je mets : Cet homme a des façons qui m'offensent et me désolent, il faut que je m'en défasse. Il me croit amoureuse de lui. Je mets : Il pense que je l'aime. Et je vais ainsi jusqu'à la fin, puis je dors trois heures, je m'habille, et Baletti qui voit la chose me prédit que le jeune auteur va me donner toutes les malédictions imaginables, puisque la Vestris va sûrement dire au duc qu'il doive l'obliger à écrire pour elle sans re. Et ce fut ce qui arriva.
Je vais chez la Vestris, elle se levait. Je lui remets sont rôle écrit par moi, elle lit, elle fait les hauts cris, elle appelle son mari, elle jure qu'elle ne veut plus jouer aucun rôle où il y aura des re ; je la calme et je lui promets de de lui copier tous ses rôles comme j'avais passé toute la nuit à lui copier celui-là. » (Histoire de ma vie, III, p. 529-530.)

(1) Terme archaïque pour la lettre r.
 
 

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