Boîtes d'origine du manuscrit d'Histoire de ma vie de Casanova
Tome XII
BnF, Département des Manuscrits, crypte Pascal, NAF 28604
© Bibliothèque nationale de France
« Vivant ensemble, et goûtant les délices du vrai bonheur, nous nous moquions de la philosophie qui en nie la perfection ; parce que dit-elle, l'amour n'est pas durable.
 ― Qu'entend-on, me disait un jour Henriette, par ce mot durable ? Si on entend perpétuel, immortel, on a raison : mais l'homme ne l'étant pas, le bonheur ne peut pas l'être : sans cela tout bonheur est durable, car pour l'être il n'a besoin que d'exister. Mais si par bonheur parfait on entend une suite de plaisirs diversifiés et jamais interrompus, on a encore tort ; car en mettant entre les plaisirs, le calme qui doit succéder à chacun après la jouissance, nous nous procurons le temps de reconnaître l'état heureux de leur réalité. L'homme ne peut être heureux que quand il se reconnaît pour tel, et il ne peut se reconnaître que dans le calme. Donc sans le calme il ne serait jamais heureux. Donc le plaisir pour être tel a besoin de finir. Que prétend-on donc dire par le mot durable ? Nous arrivons tous les jours au moment où désirant le sommeil nous le mettons au-dessus de tout autre plaisir ; et le sommeil est la véritable image de la mort. Nous ne saurions lui être reconnaissants que quand il nous a quittés.
Ceux qui disent que personne ne peut être heureux pendant toute la vie parlent ainsi au hasard. La philosophie enseigne le moyen de composer ce bonheur, si celui qui veut se le faire reste exempt de maladie. Tel bonheur qui durerait toute la vie, pourrait être comparé à un bouquet composé de plusieurs fleurs qui feraient un mixte si beau, et si d'accord qu'on le prendrait pour une seule fleur. Quelle impossibilité y a-t-il que nous ne passions ici toute notre vie, comme nous avons passé un mois toujours sains, et sans que jamais rien ne nous manque ? Pour couronner notre bonheur, nous pourrions en âge très avancé mourir ensemble, et pour lors notre bonheur aurait été parfaitement durable. La mort pour lors ne l'interromprait pas ; mais elle le finirait. Nous ne pourrions nous trouver malheureux que supposant la possibilité de notre existence après la fin de la même existence, ce qui me semble impliquant. Es-tu de mon avis ? » (Histoire de ma vie, III, p. 506-507.)
 
 

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