Chine, l'Empire du trait

Surgies du fond des siècles, ces pièces de calligraphie, qui s'offrent à notre regard, conservent toute leur fraîcheur de pinceau et d'encre. Pénétrer dans leur intimité, c'est prendre part à un acte créateur deux fois millénaire, c'est sentir le frémissement même d'une main en train de tracer ces signes idéographiques dont l'origine, selon un certain mythe, est d'ordre céleste. En effet, tout Chinois, pour peu qu'il soit cultivé, lorsqu'il se trouve devant une calligraphie, ou un tableau, refait irrésistiblement en pensée les gestes avec lesquels l'artiste a réalisé l'œuvre. Tant il est vrai que tout idéogramme, et par extension toute figure dessinée, incarne, plus qu'une notion ou une image, une manière d'être ; et que tracer ces signes faits de traits essentiels est un acte par lequel l'homme entre en communion avec les entités vivantes de la nature et du cosmos.

Le trait, voilà l'élément fondamental. À l'instar des premiers penseurs chinois qui, à partir de l'idée de souffle, ont avancé une conception unitaire et organique de l'univers où tout se relie et se tient, les lettrés-calligraphes-peintres, eux, ont trouvé dans le trait – sorte d'équivalent visuel du souffle – l'unité de base à partir de laquelle toutes autres expressions figurant le monde visible et invisible deviennent possibles.

D'où cette théorie de l'Unique Trait de Pinceau inaugurée par Zhang Yanyuan, des Tang, et développée par le grand peintre Shitao, au XVIIe siècle. Car le trait en question n'est pas une simple ligne. Résultant de la combinaison savante du pinceau et de l'encre, fin, ténu ou ample, massif, il constitue une cellule vivante en soi. Par son plein et son délié, par le souffle dont il est mû et par le vide qu'il recèle ou cerne, il s'incarne d'emblée en une forme impliquant à la fois volume et teinte, rythme et mouvement. En lui coïncident en quelque sorte le for intérieur d'un sujet et les objets du monde extérieur. Sans trop jouer sur les mots, nous nous plaisons à dire qu'à travers le trait, un trait d'union est établi entre la pulsion de l'homme et la pulsation de l'univers. Rien d'étonnant à ce que tout un peuple, inlassablement, s'adonne à cet art du trait.

François Cheng, de l'Académie française