Trois enseignements fondés sur l'écrit

Les trois grandes croyances ou doctrines qui constituent l'histoire de la pensée en Chine, le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme furent d’abord transmises oralement puis s’approprièrent le domaine de l’écrit et fondèrent leur enseignement sur le livre. Les différentes écoles de pensée ont, au fil du temps, accumulé des masses scripturaires considérables grâce auxquelles elles ont fixé et diffusé leur sagesse : le corpus des confucéens et des bouddhistes a été canonisé sous le nom de jing, "Classiques" ou "textes canoniques", mot qui désigne les fils de la chaîne sur le métier à tisser ; le Daodejing, Classique de la voie et de la vertu, texte fondateur du taoïsme porte cette même dénomination de jing.

  



 

D'une tradition orale à la constitution d'écrasants corpus
Pour chacune de ces doctrines, les noyaux fondateurs sont de modestes opuscules autour desquels se sont bâties des murailles de textes élaborés par des écoles, des sectes et divers courants associés. La taille des Classiques confucéens a été plusieurs fois multipliée par un apparat critique officiel, sans compter l’existence des gloses composées à titre privé. De même, les écrits révélés du taoïsme, dont le plus vénérable est le mince Classique de la voie et de la vertu, ont-ils abouti à l’écrasant corpus du Canon taoïque, tandis que les sûtras bouddhiques, parfois conservés dans plusieurs traductions, se sont enrichis de commentaires et d’apocryphes.

      


 

Des approches non exclusives
Ces trois courants de pensée dominants envisageaient l’art du trait et l’écriture sous des angles dissemblables. Loin d’être étanches, ces trois approches se sont naturellement mélangées pour féconder l’évolution de la calligraphie. Ces trois enseignements se sont constamment influencés et leurs adeptes ont pu éprouver des affinités avec deux, voire trois de ces doctrines au cours de leur vie. Le cas du calligraphe le plus vénéré entre tous en est l’illustration parfaite : adepte de la doctrine taoïque qui infléchit certainement sa conception stylistique, Wang Xizhi devint l’égérie d’empereurs dirigeant un État bureaucratique soutenu par des lettrés éduqués dans les valeurs du confucianisme et son prestige fut entretenu par ses descendants au nombre desquels on comptait des moines bouddhistes.

Des convergences
Malgré des points de vue divergents, et pour des raisons et des finalités totalement différentes, parfois antagonistes, les trois doctrines se rejoignent pour l’adoption de certains principes : elles partagent la vénération de l’écrit, et, pour le bouddhisme et le confucianisme, la volonté de préserver, de transmettre et de diffuser universellement leurs œuvres fondatrices.

La pratique de la copie
La connaissance de chacune de ces pensées exige un long apprentissage et une fidélité absolue au texte d’origine, aussi la pratique de la copie scrupuleuse est-elle encouragée. Le tracé exact y jouit d’un respect absolu et un caractère mal écrit est impropre dans les trois enseignements : pour le confucéen il est irrespectueux, pour le bouddhiste il est hérétique, pour le taoïste, il est inefficace et marque une faute de procédure. Dans l’optique confucéenne, l’écriture est le pivot de l’éducation et du fonctionnement de l’institution gouvernementale ainsi que le moyen de lutter contre l’obscurantisme et les superstitions.
  

   
      
 

La croyance en l'efficacité magique du caractère
Tous croient en l’efficacité magique du caractère : pour les bouddhistes, celle-ci réside dans la nature sacrée inhérente à tout sûtra, toute partie de sûtra, tout mot entrant dans sa composition. Celui-ci y est interchangeable avec l’image sainte, car chargé de puissance sacrée. Les taoïstes considèrent tout caractère révélé par les esprits supérieurs comme intrinsèquement efficace et signifiant, et permettant de communiquer avec les forces de l’au-delà. Il agit sur la nature sans même qu’il soit besoin de le matérialiser sur papier ou qu’il soit compréhensible aux humains. Pour les confucéens, le caractère est civilisateur.
  

   
      
 

Un conception spirituelle de l'acte calligraphique
Les trois doctrines font aussi du geste calligraphique un acte spirituel. L’écriture révèle, pour un confucéen, la nature profonde et la vertu du scripteur. Pour le bouddhiste, sa beauté et sa correction sont un acte de foi. Recopier une calligraphie ancienne marque la piété, même hors de la sphère religieuse. On reproduit la trace d’une main qui a cessé de vivre depuis plusieurs siècles mais on tire d’elle son énergie tout en injectant un souffle nouveau. On se fond dans cette trace pour mieux la régénérer. En copiant un texte vénérable, on diffuse et on multiplie sa force vitale dans le monde.
  

    L'ordre du tracé
Que ce soit pour des raisons religieuses, magiques ou esthétiques, les traits s’ordonnent toujours selon un ordre et des critères précis. Tant pour les bouddhistes que pour les confucéens, la lisibilité prime avant tout. C’est pourquoi on trouve peu, même quand ce style était à la mode sous les Tang, d’écriture cursive dans les textes bouddhiques. En revanche, plus les graphies célestes ou talismaniques sont incompréhensibles, sauf aux initiés, plus elles manifestent leur proximité du monde naturel, selon les taoïstes.
  
 

Dunhang au carrefour des influences
La présentation des trois doctrines puise dans le réservoir des documents découverts dans la grotte n° 17 de Dunhuang. Bien que majoritairement bouddhique, ce fonds contenait quantité de textes littéraires ou de Classiques, dont un certain nombre de copies d’écoliers. La communauté chinoise de Dunhuang imposa, en ce lieu excentré, les valeurs partagées par tous les lettrés de l’Empire. Les bibliothèques monastiques ne renfermaient pas uniquement le Canon bouddhique mais pouvaient aussi détenir des ouvrages taoïques ou touchant d’autres sujets tels que la médecine par exemple. Certains moines étaient des copistes et appréciaient de transcrire les écritures saintes dans des calligraphies prestigieuses. D’autres furent même, comme Zhi Yong de grands artistes copiant des textes dépourvus de contenu religieux. Les moines pouvaient à l’occasion se délasser au contact de textes moins dogmatiques – les poésies de Bai Juyi, par exemple, étaient si populaires qu’elles circulèrent même dans les monastères.

      
   
      
    Les écritures des arts éphémères
L’écriture, enfin, n’a pas seulement servi à transmettre un savoir canonique à l’intérieur des trois grandes écoles, elle a aussi fixé une littérature de divertissement, non plus dans une langue technique ou philosophique tirant sa substance des Classiques, mais dans une langue vernaculaire, comme en témoigne les ouvrages romanesques ou du répertoire dramatique. La transmission par l’écrit de savoirs artistiques a parfois développé des graphies propres, c'est le cas des écritures musicale et chorégraphique.

N.M.