La représentation du paysage et du jardin
 

Aucune autre culture que la chinoise n’a accordé – et depuis si longtemps – une aussi grande importance à la peinture de paysage ni considéré la représentation du monde extérieur comme un moyen de se cultiver intérieurement. La peinture de paysage, comme l’indique l’appellation chinoise "shanshui", se composent de "montagne" shan et "d’eau" shui, deux éléments unis en d’infinies combinaisons. Ces représentations cosmiques offrent un panorama composé de multiples points de vue à la contemplation d’un observateur placé sur une hauteur. L’art du jardin, qui crée un espace artificiel imitant savamment la nature et s’harmonisant avec elle, est l’un des thèmes particuliers exploités par ce genre. Indissociable de l’architecture, le jardin de lettré alterne pavillons et jardins.
  

 

La référence à Wang Wei
Il n’est pas d’histoire de l’art du paysage qui ne salue en Wang Wei (699-759 ou 701-761) un des pionniers du genre et une référence incontestée. L’évocation de son seul nom, aussi important pour la peinture que celui de Wang Xizhi pour la calligraphie, a toujours suscité chez les lettrés une admiration sans limite. Les deux Wang ont fait l’objet d’une vénération plus que millénaire, quasi religieuse, empreinte de mysticisme. La présence récurrente de ce personnage historique au fil des siècles comme modèle le situe au niveau de la légende. Adulé, classé parmi les génies, Wang Wei fut un artiste complet, poète, musicien, et peintre – tout en menant une carrière officielle –, à une époque très brillante, où se signalèrent d’autres grands peintres tels que Wu Daozi et Li Sixun, ou le poète Li Bo (701-762), son exact contemporain.

 
      
    La villa de Wang Wei a créé l’image emblématique d’un domaine à l’écart du monde réel, véritable ermitage champêtre, dans lequel le lettré, reclus, consacre sa vie à la méditation, à la contemplation émerveillée de la nature, et aux nobles loisirs de la poésie et de la peinture. Cet idéal érémitique s’imposera jusque dans les domaines impériaux du XVIIIe siècle, immortalisés par les vues du Hameau pour fuir la chaleur accompagnées des poésies de Kangxi ou celles du Palais d’été ornées de vers de Qianlong.
  
   
      
   

La peinture de paysages rouleaux et albums
Si Wang Wei est l'ancêtre de la peinture de paysage, comme pour les calligraphies de Wang Xizhi, aucune peinture ne peut, de nos jours, lui être attribuée de manière indiscutable. Son œuvre s’est transmise par les copies. De la villa de Wang Wei, outre quelques peintures inspirées du maître, il reste une gravure diffusée en estampage. Ce rouleau estampé rappelle celui illustrant la réunion du Pavillon des orchidées à la gloire de Wang Xizhi.


La peinture de paysages est présente dans deux formats qui se consultent à plat, le rouleau dont la tradition est très ancienne et l’album qui s’impose comme une des formes principales sous les Ming et les Qing. Si le rouleau permet de faire défiler un vaste panorama de manière continue, l’album sectionné en vues adhère généralement à un programme pictural qu’il déploie de feuillet en feuillet. La marque du temps n’en est pas absente, évoquée le plus souvent par le passage des saisons.
    
   
      
  L'album de paysages
La conception d’un jardin scindé en microcosmes, présentant des éléments indépendants à l’intérieur d’un tout, s’adaptera naturellement au format de l’album de paysages, l’une des formes favorites de la peinture des époques Ming et Qing, qui adopte un programme iconographique précis se poursuivant de feuillets en feuillets. L’art du jardin obéit aux mêmes conventions de base qui associent les composants minéraux et aqueux, antinomiques et complémentaires. Nul jardin n’est digne de ce nom s’il n’est agrémenté d’une pièce d’eau ou d’une rivière sinueuse, embelli de rochers ou de rocailles, et situé de préférence dans un cadre montagneux. La végétation n’y joue qu’un rôle secondaire, les fleurs n’y sont présentes que sur les arbres fruitiers.
  
   

Un genre majeur depuis des siècles
Tout comme l’art du portrait, qui intègre des préoccupations physiognomoniques, l’art du paysage est influencé par la géomancie, laquelle lui fait rechercher dans un site l’harmonie des éléments terrestres et cosmiques. Le peintre s’efforce de rendre sensible le mystère de la nature et d’en capter la beauté. Une œuvre réussie est celle qui permet de se fondre dans l’univers en s’immergeant virtuellement dans le paysage peint. La peinture de paysage ne cherche pas à représenter un monde semblable au réel, mais à provoquer en chacun une émotion d’ordre spirituel où s’expriment toute une philosophie et une manière d’être. L’artiste s’imprègne de lieux éphémères qu’il a pu voir, puise son énergie créatrice dans la nature, pour exprimer sur le papier ou la soie des valeurs d’éternité et l’harmonie du cosmos.

      
   

L'architecture rend compte de la présence humaine
L’homme est parfois figuré, mais l’architecture est beaucoup plus présente, ne serait-ce que sous la forme d’une humble chaumière sise au milieu d’un panorama sublime.
Le jardin de lettré, dans la tradition de la villa de Wang Wei, comporte une série de constructions légères disposées au milieu d’un site qui semble naturel, alors qu’il résulte d’un patient remaniement par l’homme, dont la vertu essentielle est d’avoir su effacer toute trace de son intervention. La conception de l’architecture paysagère caractérisant les propriétés des lettrés est l’une des facettes de cet art, présente également dans sa figuration picturale.

      
    L'apprentissage de la peinture de paysage
L’apprentissage de ce type de peinture s’apparente à celui de la calligraphie. Le jeune peintre apprend patiemment à dessiner les feuilles d’arbres ou les rochers d’une manière précise et codifiée et puisera toute sa vie dans un répertoire de traits, droits ou sinueux, longs ou courts, épais ou fins, formant crochets, rides et points, tout comme le calligraphe lorsqu’il se forme aux différents styles. De même, il jongle avec un très petit nombre d’éléments : il représentera des pierres (cailloux, rochers, montagnes), de l’eau (étangs, rivières, lacs), ajoutera le toit d’une chaumière ou la silhouette d’un homme. Ces quelques ingrédients lui permettront de composer une œuvre personnelle, tout à la fois universelle et intemporelle.
 
   
      
    Pavillons d’Orient et fantaisies d’Occident au Palais d’été
Dans la tradition des jardins de lettrés, les empereurs Kangxi et Qianlong se sont fait aménager de somptueux parcs qui leur servaient de résidence une grande partie de l’année, quand ils n’occupaient pas la Cité interdite ou le palais de Chengde. Le Chàngchunyuan était le palais occupé par Kangxi, (le jardin du Printemps glorieux). Il fut augmenté ensuite du Qichunyuan (jardin du Printemps resplendissant) et surtout du Yuanmingyuan, jardin de la Clarté parfaite, le plus célèbre de tous, où Qianlong résidait environ 126 jours par an.
 
   

Le jardin de la Clarté parfaite
Dans la tradition des jardins de lettrés, mais à une échelle grandiose, ce dernier ne consistait pas en un palais unique sis au milieu d’un écrin de verdure, mais en un vaste domaine compartimenté en nombreuses vallées indépendantes, enclaves réservées à l’écart les unes des autres, ornées de pavillons disposés dans des jardins élaborés chacun autour d’un thème particulier, d’une grande diversité architecturale tout en s’inscrivant dans un plan général. On comptait également, dans cette immense propriété, une véritable ville fortifiée en réduction, des champs cultivés, un port, ainsi qu’un palais édifié sur une île, au milieu d’une "mer" d’une superficie d’environ vingt-sept hectares. De nombreuses pièces d’eau – lacs, ruisseaux, cascades –, alimentées par un réseau de canaux créés dès le XIIIe siècle pour fournir l’eau à la capitale, agrémentaient en effet ces domaines semés de hameaux.


      
    La vogue des jardins chinois en Europe
Une collection publiée en France de 1702 à 1776 sous le titre des Lettres édifiantes et curieuses, établie sur la base de la correspondance des jésuites de Chine, souvent rééditée et ayant une large audience, contribua à nourrir la vogue sinophile et à entretenir le goût pour les "chinoiseries" qui prévalait au XVIIIe siècle. Chaque volume était un événement attendu dans les salons et l’une des missives, dans laquelle le frère Jean-Denis Attiret (1702-1768) évoquait les maisons de plaisance de l’empereur au Yuanmingyuan, qu’il nomme le "jardin des jardins", connut un retentissement particulier. Daté du 1er novembre 1743 mais publié en 1747, ce document permit aux Européens d’acquérir des informations sur les jardins chinois qui jouèrent un rôle prépondérant dans l’élaboration d’une conception nouvelle de l’art du paysage, à un moment où la symétrie du jardin à la française commençait à être remise en question. Cette lettre contribua à la création des parcs "imités de la Chine" à travers toute l’Europe.
  
   

Les Palais européens de l'empereur de Chine
Dans le même temps, l'empereur Qianlong, fasciné par les jeux d'eau des jardins du Roi Soleil, introduisait fontaines, labyrinthes et topiaires dans le jardin de la Clarté parfaite, en faisant appel aux connaissances hydrauliques du père Benoist, astronome français. Ces Palais européens constituaient un lieu de promenade aussi exotique pour l'empereur chinois que pouvaient l'être pour ses contemporains européens les pagodes et parcs à la chinoise édifiés en Europe.

N.M.