Le très saint bodhisattva Dizang
  
Cinq Dynasties, Xe siècle
Feuille imprimée, marouflée sur un support de papier, agrémentée de deux bandeaux d'encadrement imprimés en bleu, montée pour un accrochage vertical ; 10 colonnes sans réglure ; 4 à 15 caractères par colonne
40 x 16 cm ; bois : 25,4 x 16 cm
BNF, Manuscrits orientaux, Pelliot chinois 4514 (5)

Ce feuillet est une invocation au bodhisattva Dizang, Ksitigharbha en sanscrit, auquel les fidèles avaient généralement recours pour soulager de leurs tourments les âmes des défunts et leur apporter le salut. Il fait partie d'un ensemble d'un intérêt exceptionnel pour l'histoire de l'imprimerie. La grotte n 17 de Dunhuang a en effet livré, parmi des milliers de manuscrits, un petit nombre de textes imprimés avant la fin du Xe siècle, probablement d'origines diverses. Leur impression a été réalisée grâce au procédé de la xylographie : le texte manuscrit a d'abord été gravé en image inversée sur une planche de bois ; celle-ci est ensuite évidée de manière à ne laisser que les caractères en relief ; la feuille, posée sur la planche préalablement encrée, est imprimée grâce à un brossage léger du dos du papier et immédiatement enlevée. Cette technique, la plus courante pendant mille ans, permet de produire en série ce qu'on pourrait considérer comme des "manuscrits imprimés".
La plupart des imprimés sont de qualité ordinaire, destinés à des fidèles peu fortunés ou aux pèlerins de passage. Certains feuillets dont l'encrage est médiocre révèlent une grande usure de la planche ou une impression hâtive, signes manifestes d'un tirage pléthorique. Les plus beaux exemples proviendraient d'ateliers situés dans la province du Sichuan où des imprimés étaient vendus couramment sur les marchés dans la deuxième moitié du IXe siècle. La preuve est faite aussi de la présence d'ateliers d'imprimerie à Dunhuang même. Des officines monastiques suppléaient à la croissance exponentielle des besoins de la doctrine bouddhique qui prônait la plus large diffusion de la parole sainte par tous les moyens à la disposition des adeptes : peinture ou récitation, duplication manuelle ou à l'aide de moules ou de planches d'impression.
Les impressions d'images pieuses accompagnées d'un texte, dont on a retrouvé un certain nombre d'exemplaires, étaient sans doute destinées à l'usage privé d'un public dévot. La xylographie permettait, sans grand investissement, de fournir à moindre prix des images d'une conformité religieuse irréprochable ; tout en encourageant la dévotion populaire, les monastères avaient ainsi l'avantage d'engranger des fonds supplémentaires.
Le feuillet est prolongé dans ses parties supérieure et inférieure par un papier décoré qui lui sert d'encadrement, zones qui sont désignées respectivement comme étant celles du Ciel et de la Terre. Ces bandeaux en papier ou en soie, colorés et à motifs, restent utilisés de nos jours pour les œuvres destinées à être suspendues. Une peinture chinoise n'est en effet bordée que sur deux côtés, les marges verticales étant étroites ou inexistantes.
Cette image est très instructive pour l'édition xylographique chinoise, qui restera en vigueur jusqu'au début du XXe siècle ; elle présente déjà la mise en page caractéristique du livre illustré à la manière shangtu xiawen : l'image occupe le registre supérieur, ici le tiers du feuillet, tandis que le bas est réservé au texte. L'illustration est un dessin au trait noir comme dans la très grande majorité des éditions chinoises. On note encore des lignes d'encadrement dont le principe subsistera aussi. Le texte en gros caractères s'organise en colonnes qui peuvent à l'occasion se dédoubler pour recevoir des caractères d'un corps plus petit.
Les deux cartouches latéraux posés sur des socles de lotus portent, à droite, le nom de la divinité, "le très saint bodhisattva Dizang", et à gauche, celui de Puquan, le moine abbé qui en fit l'offrande. Ces cadres, dont la forme est inspirée des tablettes sur lesquelles on inscrit le nom de l'ancêtre, posés sur un socle de lotus d'inspiration bouddhique ornent également des éditions postérieures ; ils porteront les mentions d'éditions ou les colophons. Avec le même nombre de caractères et présentant une symétrie graphique et sémantique, ces inscriptions placées de chaque côté de l'image rappellent un agencement décoratif caractéristique de l'habitat chinois : des bannières calligraphiées, formant une paire étaient généralement placées de part et d'autre d'une peinture principale dans la salle de séjour de la maison.