La xylographie




 

La technique xylographique est d'une grande simplicité dans ses matériaux et dans ses principes. Le missionnaire jésuite Matteo Ricci, qui vécut en Chine de 1583 à 1610, a noté dans ses mémoires rapportées par le Père Nicolas Trigault la première description en langue occidentale : "...ils gravent leurs caractères en une table légère et unie, faite de poirier, pommier, ou de l'arbre qu'ils appellent zizizho." Il doit s'agir du bois de catalpa (zi) ou du jujubier (zao) dont l'emploi remonte au VIllsiècle. Ricci poursuit : "Sur cette table, ils transcrivent la feuille, ou plutôt la collent tout entière légèrement, puis après ils rasent très subtilement le papier jà desséché, de telle façon qu'on ne voit rien rester en la tendre surface que les caractères apparents ; puis ils engravent avec des touches de fer tellement cette table que les seuls linéaments des caractères ou de la peinture paraissent élevés. En après, ils impriment comme il leur plaît leurs feuilles avec une facilité et promptitude incroyable. Et quelquefois un seul imprimeur en dépêchera mil et cinq cents en un jour. Ils sont aussi si prompts à graver leurs tables qu'ils me semblent ne mettre pas plus de temps à en graver une que les nôtres seraient à la composer et corriger... Au reste il y a en ceci une chose merveilleusement commode, car, vu que les tables une fois gravées se gardent en la maison, on peut toutes les fois qu'on veut ôter quelque chose, ou ajouter, non seulement un mot mais aussi des périodes entières, pendant que les tables se raccommodent un peu. Et l'imprimeur, ou l'auteur, n'est pas contraint dès la première impression d'imprimer ensemble à une seule fois un grand nombre de livres : ains toutes et quantes fois qu'il lui plaira ou qu'il sera nécessaire, il s'en imprime, selon qu'il lui plaît, plus ou moins. Ce qui nous est souvent arrivé, car nous imprimons avec l'aide de nos domestiques des livres de notre religion ou des sciences de l'Europe, que les nôtres ont mis en lumière en langue chinoise dans notre propre maison. Cette façon donc d'imprimer est si facile que qui l'aura vue une fois soudain pourra entreprendre d'en faire autant. De cette commodité provient si grande multitude de livres chinois et à si bon marché qu'il n'est pas aisé de l'expliquer à qui ne l'a vu."
 

 
 
    Ajoutons ici quelques précisions techniques : la planche de bois subit une préparation préalable : elle est coupée aux dimensions du folio, c'est-à-dire de deux pages imprimées, puis trempée, séchée et polie. Elle est ensuite enduite d'une pâte à base de riz. Le texte, transcrit sur papier fin par un calligraphe, est appliqué à l'envers, face écrite contre le bois. Le papier est brossé de manière à ne laisser que la trace encrée en image miroir. Le graveur cisèle alors habilement le texte en évidant le fond : les caractères se détachent en relief. En cas d'erreur ou d'usure, il est toujours possible d'insérer un nouveau morceau de bois. Par économie, les planches sont souvent gravées au recto et au verso.
  Les graveurs chinois, artisans d'une grande dextérité, constituaient une main-d'œuvre de qualité dont le coût demeura toujours faible car le travail pouvait être assuré par des artisans peu lettrés.
Un des avantages de la xylographie était, comme le note le P. Ricci, de pouvoir imprimer de petites quantités au fur et à mesure de la demande. Tant que l'usure des blocs n'était pas trop importante, il n'y avait pas de limite à la réimpression d'ouvrages dont les planches étaient stockées chez l'éditeur. Celles-ci pouvaient aussi être louées ou vendues aisément.

 
   
 

On entrevoit par là même l'une des difficultés quasi insurmontables rencontrées pour dater les tirages. Certaines éditions nommées pour la circonstance "impressions sur trois dynasties", réutilisèrent à l'époque Ming des planches gravées sous les Song et réparées sous les Yuan. L'investissement matériel étant faible et ne nécessitant pas d'équipement lourd, on comprend aussi l'essor considérable et si particulier de l'édition privée chinoise.
Même s'ils présentent l'extrême régularité qu'on attendrait d'une reproduction mécanique, les caractères des éditions xylographiques sont l'exacte réplique d'une calligraphie manuscrite. Ils se rattachent selon les époques à quelques grands styles standardisés. Le nombre fixe de caractères ainsi que l'espacement régulier sont le fait de copistes professionnels très exercés. Par sa nature, la xylographie permet aussi de conserver une touche personnelle. Les préfaces reproduisent volontiers la calligraphie originale de l'auteur ou d'un préfacier éminent, ou la calligraphie autographe d'un empereur dans les éditions impériales. Des impressions xylographiques en couleurs virent le jour dès le XIle siècle, mais l'écrasante majorité des éditions même illustrées furent imprimées en noir. Ceci résulte en grande partie d'une préférence esthétique issue des techniques picturales. Le pinceau et l'encre sont adaptés à la fois à la calligraphie et à la peinture, les deux arts se mêlant parfois intimement : une calligraphie est une sorte de peinture; une peinture se trouve embellie par l'ajout d'une calligraphie. Ce goût chinois qui mêle calligraphie et peinture au trait avec le même pinceau n'est pas étranger au succès pendant près de douze siècles du procédé technique de la xylographie.

N.M.