En bref : du mythe au mythe

     

Divinités célestes à
Babylone
La question des origines

Comment sont nés l’Univers, le ciel, la Terre, les créatures, l’homme ? Si la question des origines a suscité de nombreux récits mythiques elle nourrit aujourd’hui les recherches les plus brûlantes de l’astrophysique, de la biologie et de la paléoanthropologie. Récits mythiques autrefois, modèles scientifiques aujourd’hui proposent des conceptions sur la naissance de l’Univers. Ces cosmogonies reflètent et fécondent tout à la fois l’imagination des peuples. Tous, dans le fonds le plus ancien de leurs traditions, ont développé leurs récits fondateurs, le plus souvent ancrés dans la religion.

Si Dieu précède sa création dans les religions monothéistes, la théogonie (récit relatant la naissance des dieux) succède à la cosmogonie dans la plupart des autres : les dieux sont eux-mêmes issus d’un élément premier, d’un principe créateur tels le Désir, l’Arbre, l’Œuf, l’Eau, le Vide, le Chaos.

     

La création du monde
dans les Védas
De tels principes créateurs se trouvent déjà invoqués dans les hymnes du Rigveda, la plus ancienne production littéraire de l’Inde, composée entre 2 000 et 1 500 avant notre ère. L’Arbre cosmique, symbole de la croissance expansive du monde et de son unité vivante, se retrouve aussi bien en Inde que dans les traditions chaldéenne et scandinave. Le Désir, symbole anthropomorphe, est présent chez les Phéniciens comme chez les Maori de Nouvelle-Zélande. L’Œuf, créateur du Prajâpati (le "maître des créatures") dans les Veda, engendre les dieux Ogo et Nommo chez les Dogons du Mali, le géant P’an-kou en Chine, la voûte des cieux dans le mythe d’Orphée.

Présents dans toutes les cultures, les principes générateurs apparaissent donc comme des symboles primitifs et universels appartenant à l’inconscient collectif. Cela explique peut-être les vagues analogies qu’il est toujours possible de relever entre tel ou tel mythe fondateur et les descriptions scientifiques contemporaines de l’origine de l’Univers – par exemple la théorie du big bang. Rien de mystérieux ni de surprenant dans ces correspondances, sinon la permanence de certaines prescriptions imposées à la pensée dans l’élaboration de modèles du monde.

  

Culte astronomique
chez les Aztèques
Ni concordance, ni opposition

En réalité, il n’y a ni concordance ni opposition entre les cosmogonies scientifiques et les cosmogonies mythiques. Elles ne remplissent pas la même fonction, ne sont pas soumises aux mêmes contraintes. Le but du mythe n’est pas de dire ce qui s’est réellement passé au début, mais de fonder une organisation sociale ou religieuse, voire une morale. Le mythe offre aussi plusieurs degrés d’interprétation. La science, de son côté, prétend découvrir ce qui s’est passé d’un point de vue matériel en des temps reculés, au moyen de théories appuyées par des observations. Construite le plus souvent contre les mythes traditionnels, elle leur a substitué de nouveaux récits des origines : le big bang, la théorie de l’évolution, la préhistoire de l’humanité.

  

Bible de Pontigny
Cela n’empêche pas l’imagination créatrice des scientifiques de faire appel à des images mythiques, qui favorisent plus ou moins obscurément telle ou telle direction de recherche. Nulle surprise, donc, si les nouveaux récits des origines élaborés par les scientifiques tendent à devenir, pour l’opinion, des mythes modernes. Ce modèle fut abandonné à la suite de la découverte de l’expansion de l’espace. Georges Lemaître, en 1931, proposa un scénario scientifique de la naissance de l’espace et du temps, dans lequel le monde se développe selon une fragmentation d’un "atome primitif " rappelant fortement l’éclosion de l’œuf cosmique initial. Ce modèle, revu et corrigé, donna naissance au scénario du big bang.
  

Petite cosmogonie
portative
Quand le mythe inspire la science

Le cas de la théorie de la création continue, qui connut une certaine faveur dans les années 1950, est encore plus frappant. À l’époque, le modèle du big bang était encore mal étayé par les observations et cristallisait les réticences métaphysiques de nombreux astrophysiciens. Pour compenser l’expansion de l’espace observée et la dilution de la matière qui en résulte, les partisans de l’Univers stationnaire, qui se référaient à Aristote, durent faire appel à un processus de création continue de matière, au rythme d’un atome d’hydrogène par mètre cube d’espace tous les cinq milliards d’années. L’astrophysicien britannique Fred Hoyle montra en 1948 que ce modèle pouvait se réaliser à condition d’introduire dans les équations un "champ de création" inventé pour l’occasion et conçu comme un réservoir d’énergie négative se manifestant tout au long de l’histoire (perpétuelle) cosmique. Cette idée de création continue se trouvait déjà dans plusieurs traditions : chez les Aztèques, pour qui des sacrifices humains étaient nécessaires afin de régénérer en permanence le cosmos, chez Héraclite et les stoïciens en Occident. Les auteurs de la théorie de la création continue se rattachaient clairement à ce courant de pensée, mais ils durent "forcer" leur modèle scientifique pour l’accorder à leur point de vue philosophique, en introduisant des processus physiques non justifiés. La découverte du rayonnement de fond cosmologique, en 1965, infirma leurs hypothèses au profit des modèles de big bang proposés par Lemaître.

  
Toutes les cultures s’interrogent sur les origines et ont leur conception de la création. Ces visions du monde ne sont pas forcément en contradiction avec les connaissances scientifiques les plus récentes.

Quelles sont les métamorphoses du Chaos à l’origine de notre univers ? Dans quel temps s’inscrit la création ? Y-a-t-il un agent de la création, un créateur ? Dans quel ordre le monde a-t-il été créé ? À quelle date remonte l’origine de notre univers ? Autant de sujets sur lesquels mythes et sciences peuvent se répondre.