Création ou évolution

Une autre conception de la Création était apparue dans la civilisation babylonienne, celle d’une évolution et non d’une création instantanée. Certaines inscriptions assyriennes suggèrent en effet l’idée d’une évolution du cosmos à partir du déluge primitif, et celle de la génération du règne animal à partir de la terre et de l’eau. Cette idée est passée dans les textes sacrés des Hébreux, voisins et disciples des Chaldéens. Elle fut aussi adoptée par les premiers philosophes ioniens, tels Anaximandre et Anaximène, les stoïciens et les atomistes. Démocrite construisit une cosmogonie fondée sur la théorie des atomes et du vide, selon laquelle les atomes s’étaient regroupés dans une vaste zone pour former un tourbillon, ou vortex. Les matières les plus lourdes étaient tombées au centre et s’y étaient condensées pour former la Terre. Les atomes les plus légers, remontant sur les bords du vortex, avaient fini par s’enflammer en raison de la vitesse élevée de leurs révolutions et avaient alors formé les corps célestes. La force centrifuge avait aidé à garder en place la Terre et les corps ignés. Cette conception laissait en outre entrevoir la possibilité d’une infinité de mondes dans l’Univers. Elle préfigurait aussi la conception moderne de la formation du système solaire, appelée "hypothèse nébulaire", selon laquelle le Soleil et les planètes se seraient formés par la condensation d’une "nébuleuse primitive".

La formation du
système solaire selon
Swedenborg (détail)

idem

idem

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La formation du
système solaire selon
Swedenborg
L’idée d’une évolution générale de la nature a fortement influencé la pensée grecque et s’est développée de diverses façons chez les Romains. Les Pères de l’Église ont toutefois imposé l’idée d’une Création instantanée, excluant les conceptions évolutionnistes ; l’œuvre des stoïciens et des atomistes fut jugée impie.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, la notion d’évolution de l’Univers matériel commence à se développer au sein d’un nouveau cadre de pensée fondé sur les travaux scientifiques de Copernic, Kepler, Galilée, Descartes et Newton. Descartes, par exemple, conçoit l’Univers comme un espace empli de matière (les "tourbillons") mise en mouvement en accord avec des lois physiques. Avec sa théorie de l’attraction universelle, Newton est accusé d’avoir substitué la gravitation à la Providence, d’avoir remplacé l’action directe de Dieu sur le cosmos par un mécanisme matériel. Toujours est-il qu’une nouvelle conception du monde s’impose irréversiblement, en vertu de laquelle l’Univers est régi, non par le caprice du Tout-Puissant, mais par une loi de la physique.
Le XVIIIe siècle voit la théorie newtonienne s’imposer de plus en plus sur le plan astronomique (voir Harmonie). Les Écritures ne répondent plus au problème des origines et la perte du géocentrisme ôte tout rôle privilégié à la Terre par rapport aux autres astres : en particulier, pourquoi serait-elle née en premier ? Les savants commencent à établir une nouvelle chronologie de la création : les étoiles d’abord, puis le Soleil, ensuite la Terre.
Vers le milieu du XVIIIe siècle se généralise la conception d’un fluide élémentaire emplissant l’espace universel, matière première dont seraient nés successivement les astres. Le savant suédois Emmanuel Swedenborg apparaît comme un précurseur en ce domaine. Dans ses Opera philosophica & mineralia, parus en Allemagne en 1734, il avance l’hypothèse que la Terre et les autres planètes seraient issues du Soleil dont elles se seraient jadis détachées ; le système solaire dans son ensemble aurait d’abord été une nébuleuse semblable à celles que nous voyons aujourd’hui dans les espaces célestes, le Soleil et les planètes ne s’étant individualisés qu’au cours d’une longue période d’évolution. Swedenborg expose donc le premier la théorie dite "nébulaire", dont on attribue souvent la paternité à Buffon (1745).

La nébuleuse d'Orion
Buffon, de son côté, tente d’expliquer pourquoi toutes les planètes tournent autour du Soleil dans le même sens. Il explique la naissance du système solaire par le choc d’une comète qui, arrachant au Soleil des lambeaux en fusion, aurait projeté au loin les futures planètes avant que celles-ci soient retenues par l’attraction. L’antagonisme de deux forces – centrifuge et attractive – remet en honneur un très vieux mythe remontant à Héraclite et largement présent dans les Védas.
Le marquis de Laplace, astronome et mathématicien, donne à l’hypothèse nébulaire une force encore plus grande en s’appuyant sur le raisonnement mathématique et sur la mécanique céleste. Il établit avec certitude que notre système solaire, les autres soleils avec leur cortège de planètes et de satellites, ainsi que leurs divers mouvements, distances et tailles, résultent nécessairement de la soumission de masses nébuleuses à des lois naturelles. Il s'appuie sur les observations des astronomes qui grâce à l’amélioration des télescopes, ont récemment découvert et catalogué des centaines de nébuleuses. Certaines d’entre elles, non résolues en amas d’étoiles, apparaissaient comme des nuées de matière diffuse, au sein desquelles Laplace devine que les étoiles doivent se former par condensation. Il forge l’hypothèses de la naissance du système solaire à partir d’une première nébulosité, aplatie et en rotation lente, qui, en se contractant et en se refroidissant, se serait fragmentée. Ainsi se serait formé un noyau brillant – le futur Soleil –, entouré bientôt d’anneaux provenant des "bouffées" de gaz qui s’en échappent ; ces anneaux, tournant d’abord en ellipses, se seraient ensuite rompus en masses qui à leur tour se seraient condensées et où les jeunes planètes se seraient mises à briller dans leur cocon brumeux.

Spectroscopie
des nébuleuses
La théorie de Laplace parut comme une nouvelle forme d’athéisme, dépossédant Dieu de la création des astres ne s'imposa qu'à la fin du du XIXe siècle quand il fut prouvé que nombre de nébuleuses s'avéraient gazeuses par leur spectre et qu'aucun télescope ne les résoudrait jamais en étoiles.

Avec la théorie de Darwin sur l'évolution des espèces animales et les découvertes des archéologues et des philologues, qui étudièrent les monuments et les annales de la haute antiquité, la Genèse ne put définitivement plus être considérée comme le récit exact de la création, révélé par Dieu à Moïse, et s'inscrivit dans une historicité. S'apparentant aux récits cosmogoniques de différentes cultures, elle reflétait par là-même la limite d'un savoir lié aux périodes où elle fut rédigée.