Comment le monde fut crée d'une goutte de lait

Au commencement, il y avait une énorme goutte de lait.
Alors vint Doondari, et il créa la pierre.
Puis la pierre créa le fer ;
Et le fer créa le feu ;
Et le feu créa l'eau ;
Et l'eau créa l'air.
Puis Doondari descendit pour la seconde fois. Et il prit les cinq éléments.

Et il en modela l'homme.
Mais l'homme était fier.
Alors Doondari créa la cécité, et la cécité vainquit l'homme.

Mais quand la cécité devint trop fière,
Doondari créa le sommeil, et le sommeil vainquit la cécité ;

Mais quand le sommeil devint trop fier,
Doondari créa l'ennui, et l'ennui vainquit le sommeil ;
Mais quand l'ennui devint trop fier,
Doondari créa la mort, et la mort vainquit l'ennui ;
Mais quand la mort devint trop fière,
Doondari descendit pour la troisième fois,
Et il vint sous les traits de Guéno, l'éternel,
Et Guéno vainquit la mort.

   
Conte Fulani (Mali)
Extrait de Conte Fulani .
Editions Federop (Mali)

Le soleil engendra les poissons qui engendrèrent le vent

-Conte pour qui ? lança le conteur.
-Conte pour tous, répondirent en chœur les auditeurs.
-Qui l'a raconté ?
-Le caméléon.

Le conteur se frotta le crâne comme pour réchauffer sa mémoire, toussa deux ou trois fois pour s'éclaircir la voix, puis entama son récit.
Il est vrai, dit-il, que sur l'origine des mots et des choses personne n'en sait autant que le caméléon. Lui seul fut capable, dans les temps les plus reculés, de parcourir terre et ciel. Je vais donc vous livrer ce dont il m'a fait part.
Autrefois, il y a très longtemps, l'Homme ne connaissait pas le feu. Il ignorait de même ce qu'était le vent, car il ne l'avait jamais entendu souffler.
Le firmament n'était pas très haut au-dessus de nos têtes. Nous pouvions le toucher de la main en nous haussant sur la pointe des pieds.
Les royaumes du Soleil et de la Lune s'étendaient à perte de vue. Ces deux génies y vivaient en bonne harmonie. Chacun prenait soin de ses nombreux enfants et faisait bénéficier les êtres humains de ses largesses. Le Soleil envoyait ses rayons sur la terre pour la réchauffer sans la brûler. Grâce à lui, ses habitants pouvaient faire chauffer de l'eau et cuire leurs aliments.
Cependant, les enfants de la Lune enviaient la progéniture du Soleil et, ne fut-ce l'interdiction de leur mère, ils se seraient empressés d'aller jouer avec eux.
Un jour, n'y tenant plus, trois enfants de la Lune, désobéissant à leur mère, s'approchèrent trop près du Soleil. Ils furent brûlés, carbonisés et ne revinrent plus.
Mère Lune se douta bien vite de ce qui était arrivé. Elle prépara sa vengeance…
Un beau soir de pleine Lune, elle s'empara de l'un des enfants du Soleil et le plongea dans la mer. Comme il était brûlant, le froid de l'eau lui fit dégager une abondante vapeur, émettre un souffle puissant. En même temps, celui-ci se répandit aux alentours comme une brume persistante.
Mère Lune pensant que la punition était suffisante voulut retirer l'enfant du Soleil de l'eau.
A sa grande surprise, elle vit qu'il se transformait. Ses yeux se fermèrent, sa bouche s'aplatit et s'ouvrit. Le premier poisson, Huêvi, qui signifie enfant du Soleil, venait d'apparaître.
Satisfaite de cet exploit, Mère Lune voulut le reproduire une seconde fois. Elle réussit à persuader le Soleil de faire prendre un bain à ses enfants à lui, disant qu'elle ferait de même pour les siens.
Mais dès que les fils du Soleil entrèrent dans la mer, obéissant à un signal discret de la Lune, la tempête se leva. Les vagues chevauchèrent des montures fougueuses. Elles se couvrirent d'écume blanche, se bousculant les unes les autres comme pour jaillir hors de l'océan. Elles se dressèrent de plus en plus haut jusqu'à recouvrir tout ce qui respire.
Les enfants du Soleil n'échappèrent pas à la plongée générale. L'eau éteignit le feu qui constituait leur corps.
Les enfants du Soleil se sentirent heureux et se mirent à s'agiter en tous sens. Ils ne voulurent plus jamais sortir de l'eau. A leur tour ils étaient devenus poissons, Huêvi. Quand ils s'aperçurent que cette nouvelle manière d'être était irréversible, ils poussèrent tous ensemble un soupir, d'étonnement et de soulagement. Le souffle qui s'échappa au même moment de leurs bouches allongées, fut assez puissant pour parcourir toute la terre. Puis celui-ci s'installa comme un phénomène permanent, ne cessant de tourbillonner autour d'elle. Ce fut là l'origine du vent.
Depuis lors, par jour de grand vent, les pêcheurs sortent leurs filets. Ils espèrent une pêche fructueuse car le vent et les poissons sont toujours de connivence. Ils n'ont pas oublié dans quelles circonstances ils sont apparus pour la première fois en ce monde.

   
Extraits du "Caméléon bavard" de Dominique Aguessy,
éditions Lharmattan (Bénin et Sénégal)

Et le ciel recula

Il y a longtemps, bien longtemps, avant que nos ancêtres ne viennent s'établir dans cette contrée, le Ciel et la Terre, non seulement vivaient en bonne compagnie, mais résidaient à proximité l'un de l'autre. Ils pouvaient ainsi se concerter lors de décisions importantes à prendre qui concernaient la survie de l'humanité aussi bien que des animaux, des plantes, des roches et minéraux dont le rayonnement apportait tant de bienfaits.
Le Ciel penchait bien souvent son regard bienveillant vers les êtres vivant juste en dessous de lui. Il se courbait si fort qu'il lui arrivait de frôler la cime des manguiers et des fromagers. Parfois même, des vieux très grands de taille, comme ceux qui habitent les bords du fleuve, sentaient un frisson parcourir leur crâne aux cheveux soigneusement rasés. Ils savaient alors que le ciel leur témoignait une attention toute spéciale. Ils en retiraient un sentiment encore plus aigu de leur importance et de leurs responsabilités.
Un jour, une jeune femme, saisit une jarre de terre cuite et la plaça sur les trois pierres qui constituaient le foyer. Le bois avait déjà donné de hautes flammes. A présent, les braises rougeoyaient en sifflant harmonieusement, comme pour donner le maximum de leur chaleur. La femme s'activait, maniant avec dextérité la longue spatule de bois qui servait à remuer le mélange d'eau et de farine fermentée dans l'eau, afin d'obtenir une pâte homogène, à la surface bien lisse. Elle réalisait toutes ces opérations en silence. Car la concentration était nécessaire à une pleine réussite de cet art demeurant délicat même s'il se répétait quotidiennement.
Après avoir fini de cuire la pâte de maïs qui constituait l'essentiel du repas familial, la jeune femme racla soigneusement le fond de la marmite pour la débarrasser des morceaux qui y restaient attachés. Elle y versa deux ou trois calebasses d'eau qu'elle prit d'un énorme récipient, de terre cuite également, placé près du puits pour contenir la réserve pour la journée.
Malencontreusement, elle remua la marmite en tout sens, puis, d'un geste distrait, elle ne lança le contenu bien haut, de toutes ses forces.
Malheur ! L'eau s'éleva si haut qu'elle s'en vint cogner la voûte céleste.
Le Ciel, bien entendu, se mit en colère. Il gronda de plusieurs coups de tonnerre sans qu'il fasse réellement de l'orage. Mais cela ne suffit point à l'apaiser.

- Que ferais-je pour manifester mon mécontentement ? dit-il à nouveau, dans un roulement sourd.

- Tomber de toute ma puissance sur cette femme et l'écraser ? Cela ne convient pas à ma grandeur. Je ferais mieux tout simplement de me mettre désormais hors de la portée des humains.
Depuis ce jour, le Ciel se retira loin, bien loin de la Terre. Il ne consentit plus jamais à descendre jusqu'à une distance de contact avec les humains.
Quelques morceaux de pâte de maïs flottaient dans l'eau qui le toucha. Ils y restèrent collés et forment aujourd'hui les étoiles.
C'est ainsi que par l'inadvertance d'une femme la face du monde fut irrémédiablement changée.

   
Extraits du "Caméléon bavard" de Dominique Aguessy,
éditions Lharmattan (Bénin et Sénégal)

Le soleil, la lune et le vent

Une fois, le Soleil, la Lune et le Vent sont allés dîner chez leur oncle Tonnerre et leur tante la Foudre. Leur mère, l'Etoile la plus lointaine, est restée à la maison.
Le dîner était somptueux, avec les mets les plus délicats et les vins les plus rares. Le Soleil et le Vent dévoraient, s'empiffraient, sans penser un instant à leur mère. La douce Lune, elle, dès que l'on servait un plat, en cachait une parcelle sous son ongle - la Lune a des ongles très longs, très beaux. Ils touchent la terre et vous les appelez "les rayons de lune".
Quand le Soleil, la Lune et le Vent sont rentrés chez eux, l'Etoile lointaine, leur mère, leur demanda :
- Comment était le festin ? Racontez-moi ce que vous avez bu et mangé… Et que m'avez-vous apporté en cadeau-souvenir ?
- J'ai mangé beaucoup de très bonnes choses, répondit le Soleil. Mais, naturellement, je ne me souviens plus de ces plats. J'étais là pour les apprécier, par pour en parler ensuite !
- Moi, je me suis régalé ! dit le Vent. Il y avait quantité de bonnes choses. Quant à les décrire, j'en suis bien incapable. J'étais venu pour m'amuser, pas pour faire une liste de ce qu'on servait !
Alors la Lune dit :
- Mère, apporte un plat !
Elle a secoué au-dessus du plat ses ongles si beaux, si longs. Et il y eut sur le plat tout un repas, le plus délicieux que l'on pouvait imaginer.

Alors l'Etoile lointaine s'est tournée vers son fils le Soleil et lui dit :
- Tu n'as pensé qu'à ton plaisir. Tu es avide et égoïste. Tu en seras puni. Tes rayons brûlants feront fuir les hommes, l'herbe verte jaunira en te voyant et à l'heure où tu viens au milieu du ciel, tout ce qui vit, hommes et bêtes iront se cacher de toi.
C'est pourquoi les rayons du soleil de l'Inde sont si implacablement brûlants.

L'Etoile lointaine s'est tournée vers son fils le Vent :
- Toi aussi, tu n'as pensé qu'à t'amuser. Tu n'as pas songé un instant à ta mère. Pour te punir, tu auras un souffle ardent qui dessèche et rend la respiration difficile. Et les hommes te fuiront en te maudissant.
C'est pourquoi le vent chaud de l'Inde est si pénible, si étouffant.

Alors l'Etoile lointaine s'est tournée vers sa fille la Lune, et elle a dit :
- Toi qui pensais à faire partager ton plaisir, toi ma douce et tendre fille, tu auras une lumière paisible et rafraîchissante et les hommes béniront ta douce clarté !
Et voilà pourquoi sont si fraîches, douces et belles les nuits de lune !
Et à présent vous savez tout sur le Soleil, la Lune et le Vent. Vous savez pourquoi ils sont ce qu'ils sont et tels que vous les connaissez.

   
Extraits de "LUDA - 365 contes de gourmandise" chez Hatier (Inde)

Comment on a fait la Terre

Tout d'abord, il faut parler de l'eau.
Au commencement des choses, l'eau montait jusqu'au ciel. Sur l'eau, l'oiseau grèbe* nageait. Il y avait d'autres oiseaux : le canard milouin, l'eider, la sarcelle, le vanneau. Mais le grèbe était le plus puissant de tous.
Quand vint le temps de pondre les œufs, les oiseaux sont allés trouver le grèbe :
- Il faut que tu nous aides. Il y a de l'eau partout. Comment faire nos nids dans l'eau ? Comment pondre les œufs dans l'eau ? Comment les couver ?… Sous l'eau, tout au fond, il y a de la terre. Va la chercher, toi qui plonges si bien. Nous aurons où faire nos nids, où élever nos petits. Comme ça, il y aura beaucoup d'oiseaux sur la terre, des quantités !…

A ça, le grèbe a répondu :
- Je n'ai pas envie de plonger profond. Je n'ai pas envie d'aller chercher la terre, de faire la terre. Je n'ai pas envie qu'il y ait beaucoup d'oiseaux. Plus on est nombreux et moins chacun a à manger. On est très bien comme on est.
- Mais nous ne sommes pas bien comme ça ! ont dit les oiseaux. C'est sur la terre que nous serons bien. Aide-nous !
Le grèbe a dit : "Laissez-moi tranquille !" et il est parti.
Maintenant, il faut parler du vanneau.
Le grèbe partit, les oiseaux ont discuté :
- Qui de nous, les nageants-plongeants, va chercher la terre au fond de l'eau ?
Mais tous avaient peur de l'eau profonde, aucun n'osait s'y risquer. A la fin, le vanneau a dit :
- Je veux bien essayer.
Et il a plongé. On ne l'a pas revu de trois jours. Les oiseaux disaient : "Le vanneau a péri noyé". C'est au soir du quatrième jour que l'on a vu la tête du vanneau sortir de l'eau. Dans son bec, il tenait un peu de terre, un brin d'herbe, une touffe de lichen à rennes, une baie de ronce arctique, tout ce qui pousse dans la presqu'île de Taïmyr où ces choses sont arrivées.
Parce que c'est avec tout ce que le vanneau a rapporté du fond de l'eau que la terre a été faite. Bien faite, bien arrangée pour qu'elle soit bonne à vivre. Les oiseaux ont commencé par nicher. Puis des bêtes sont arrivées. Puis des hommes.
Et c'est des hommes qu'il faut parler.
En arrivant, les hommes ont dit :
- Cette terre venue du fond de l'eau est trop froide. Il faut la réchauffer, il faut faire le soleil.
Mais ils ne savaient pas comment s'y prendre. Alors ils ont appelé Ngouo qui habite au-dessus du ciel. Ngouo a dit :
- C'est bon, je vais vous faire un soleil.
Et il l'a fait d'une branche d'arbre de feu qui pousse au-dessus du ciel. Pendant qu'il travaillait, Ngouo a cassé un petit rameau de l'arbre de feu. Le rameau est tombé sur la terre et c'est devenu la foudre. Le soleil et la foudre sont nés ensemble d'une même racine.
Les hommes ont dit :
- Le soleil et la foudre, c'est trop. Nous avons demandé le soleil qui nous réchauffe, nous n'avons pas demandé la foudre qui brûle.
- Ce qui est fait est fait, a dit Ngouo. Ce qui a été fait, je ne peux pas le défaire. Le soleil restera, la foudre restera.
Les hommes ont dit :
- Mais, tu peux faire quelque chose qui empêche la foudre de nous brûler ? Comme ça, ça ira.
Ngouo a fait la pluie avec les nuages qui sont au ciel. Il a dit à la pluie d'accompagner la foudre, d'empêcher la foudre de brûler la terre. Et les hommes ont dit que c'était bien comme ça, ils ont été satisfaits.
Mais les oiseaux n'étaient pas satisfaits. Pas à cause du soleil, pas à cause de la pluie. A cause d'autre chose.
Et c'est de cela qu'il faut parler maintenant.
Les oiseaux ont dit à Ngouo :
- Il y a le grèbe qui a refusé de nous aider à faire la terre. Et il y a le vanneau qui est allé chercher la terre au fond de l'eau, au péril de sa vie. Vont-ils vivre tous deux heureux et à l'aise sur cette terre que l'un a faite, que l'autre n'a pas voulu faire ?
Ngouo a dit :
- Vous avez raison, ce ne serait pas juste.
Ngouo a pris le grèbe, il a arraché les pattes du ventre de l'oiseau et les a replantées tout à fait en arrière, sous la queue. Avec des pattes retournées comme ça, le grèbe ne peut plus marcher, il ne peut même pas s'envoler de la terre.
Ngouo a dit :
- Toi qui ne voulais pas faire la terre, tu ne l'auras pas. Tu vivras sur l'eau, tu vivras de l'eau, tu feras ton nid sur l'eau. Et s'il t'arrive d'échouer sur la terre ferme, tu ne pourras pas bouger et tu mourras misérablement.
Le grèbe est parti en nageant, en pleurant. Il a tant pleuré que le bord de ses yeux en est devenu tout rouge. Mais tant pis pour lui. Et ce qui est fait est fait.
Après ça, Ngouo a pris le vanneau. Il lui a mis sur la tête un panache de plumes noires. Pour l'honorer, pour le distinguer des autres nageants-plongeants. Pour le remercier d'avoir été chercher la terre tout au fond de l'eau…
Et maintenant tout a été raconté. Maintenant vous savez comment ces choses sont arrivées.

   
Extrait de "Cet endroit là dans la Taïga" de Luda (Hatier) (Grand Nord)