Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort.

Pascal, Pensées

La grande maladie de l’horreur du domicile.

Charles Baudelaire, Journaux intimes

Le malheur de l'homme vient de ce qu'il ne peut pas se tenir tranquilement dans une pièce.

Pascal

Ils [les Scythes] s'assurent qu'aucun agresseur ne peut s'échapper et savent se rendre introuvables quand on les cherche. Car ces hommes ne sont rattachés ni à une cité ni à une place forte ; sans domicile fixe, ils tirent à l'arc en selle ; ils ne vivent pas de la culture, mais de l'élevage, et ils transportent leur habitation dans des charrettes. Alors, comment voulez-vous vous approcher d'eux et les vaincre ?

Hérodote, Livre IV

Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons. Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau.

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

Charles Baudelaire, Any where out of the world
(N'importe où hors du monde)

Avant tout, ne perdez pas le plaisir de marcher ; chaque jour je marche pour atteindre un état de bien-être et me débarrasser de toute maladie ; c’est en marchant que j’ai eu mes pensées les plus fécondes et je ne connais aucune pensée aussi pesante soit-elle que la marche ne puisse chasser (…) mais plus on reste assis, moins on se sent bien (…). Ainsi si l’on continue à marcher, tout ira bien.

Soren Kierkegaard, Lettre à Jette (1847)

La vie est un pont. Franchis-la, mais n’y construis pas de maison.

Proverbe indien

Tout bien considéré, il n’y a que deux sortes d’hommes dans ce monde : ceux qui restent chez eux et les autres.

Rudyard Kipling

Quand mes pieds se reposent, mon esprit cesse également de fonctionner.

Johann Georg Hamann

Partez, partez, sans regarder qui vous regarde,
Sans nuls adieux tristes et doux,
Partez, avec le seul amour en vous
De l’étendue éclatante et hagarde.
Oh ! voir ce que personne, avec ses yeux humains,
Avant vos yeux à vous, dardés et volontaires,
N’a vu ! voir et surprendre et dompter un mystère
Et le résoudre et tout à coup s’en revenir
Du bout des mers de la terre,
Vers l’avenir,
Avec les dépouilles de ce mystère
Triomphales, entre les mains !

Emile Verhaeren

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Stéphane Mallarmé

Me voici sur la plage armoricaine.
Que les villes s’allument dans le soir.
Ma journée est faite ; je quitte l’Europe.
L’air marin brûle mes poumons ;
les climats perdus me tanneront.
Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ;
boire des liqueurs fortes comme du
métal bouillant, - comme faisaient
ces chers ancêtres autour des feux.
Je reviendrai, avec des membres de fer,
la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque,
on me jugera d’une race forte.
J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal.
Les femmes soignent ces féroces infirmes
retour des pays chauds.
Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Arthur Rimbaud

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

Charles Baudelaire

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.

Montaigne

Les voyageurs n’ont, ordinairement pour observer, que des lunettes qu’ils ont apportées de leur pays et négligent entièrement le soin d’en faire retailler les verres dans les pays où ils vont.

Jean Potocki

Et vous dis qu’ils ont encore une autre coutume, telle comme vous dirai. Car sachez que le roi et ses barons ainsi que les autres gens s’asseyent par terre. Quand on leur demandait pourquoi ils font ainsi et ne s’asseyent pas plus honorablement, ils dirent que s’asseoir par terre est une assez honorable chose, parce que nous fûmes faits de terre et qu’à la terre devons retourner ; on ne pourrait donc trop honorer la terre, et nul ne doit la déprécier.

Marco Polo

C’est un peu partout la même chose : on éprouve en tous lieux certaines sensations intraduisibles, elles dépendent des circonstances, et sont surtout particulières au climat, à l’aspect du pays, à l’odeur de la campagne, etc., etc. On en emporte plus ou moins avec soi, mais toujours on en laisse, que l’on retrouve plus tard.

Pierre Loti

Il n’y a qu’une espèce valide de voyages,
Qui est la marche vers les hommes.

Paul Nizan

Conseil au bon voyageur

Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l’une ou l’autre, mais l’une et l’autre bien alternées.

Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu’à la foule.

Garde bien d’élire un asile. Ne crois pas à la vertu d’une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,

Mais aux remous pleins d’ivresse du grand fleuve Diversité.

Victor Segalen

Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste ;
mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.

Jean-Jacques Rousseau

Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage.
Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté
Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont changé notre geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et s’en aller !
Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau.
Egoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur, pour qui sait le goûter.
Etre seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranglé et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand à la conquête du monde.

Isabelle Eberhard

Quoi qu’on fasse en voyage, ne jamais oublier ceci : qu’on est toujours au centre.
De sorte qu’il importe peu, dans le fond, qu’on voie ceci ou cela ; qu’on arrive ou non en retard ; qu’on manque un coucher de soleil : cet encombrement qui, dans la rue, m’oblige à modifier mon programme, je ne m’en soucie pas.

Danièle Sallenave

Ce qui constitue le plaisir du voyageur, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même.
Quel agrément peut avoir une excursion où l’on est toujours sûr d’arriver, de trouver des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent souper et toutes les aisances dont on peut jouir chez soi ? Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures.

Théophile Gautier

Il n’y a d’homme complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie.

Alphonse de Lamartine

S’en aller ! s’en aller !
Parole de vivant.

Saint-John Perse

La difficulté du départ

On vit quelque part : dans un pays, dans une ville de ce pays, dans un quartier de cette ville, dans une rue de ce quartier, dans un immeuble de cette rue, dans un appartement de cet immeuble.

Il y a longtemps qu’on aurait dû prendre l’habitude de se déplacer, de se déplacer librement, sans que cela nous coûte. Mais on ne l’a pas fait : on est resté là où l’on était ; les choses sont restées comme elles étaient. On ne s’est pas demandé pourquoi c’était là et pas ailleurs, pourquoi c’était comme cela et pas autrement.
Ensuite, évidemment, il a été trop tard, les plis étaient pris. On s’est mis à se croire bien là où l’on était. Après tout, on y était aussi bien qu’en face.

On a du mal à changer, ne serait-ce que ses meubles de place. Déménager, c’est toute une affaire. On reste dans le même quartier, on le regrette si l’on en change.

Il faut des événements extrêmement graves pour que l’on consente à bouger : des guerres, des famines, des épidémies.

On s’acclimate difficilement. Ceux qui sont arrivés quelques jours avant vous, vous regardent de haut. Vous restez dans votre coin, avec ceux de votre coin ; vous évoquez avec nostalgie votre petit village, votre petite rivière, le grand champ de moutarde que l’on découvrait en quittant la route nationale.

G. Perrec, Espèces d’espace (Ed. Galillée)

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers…

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu ?
 
Charles Baudelaire