Un portrait d'Honoré Daumier
par Charles Baudelaire

Figurez-vous un coin très retiré d'une barrière
inconnue et peu passante, accablée d'un soleil de plomb. Un homme
d'une tournure assez funèbre, un croque-mort ou un médecin,
trinque et boit chopine sous un bosquet sans feuilles, un treillis de
lattes poussiéreuses, en tête-à-tête avec un
hideux squelette. À côté est posé le sablier et la
faux. Je ne me rappelle pas le titre de cette planche. Ces deux vaniteux
personnages font sans doute un pari homicide ou une savante dissertation
sur la mortalité.
Daumier a éparpillé son talent en mille endroits différents.
Chargé d'illustrer une assez mauvaise publication médico-poétique,
la Némésis médicale, il fit des dessins merveilleux. L'un
d'eux, qui a trait au choléra, représente une place publique inondée,
criblée de lumière et de chaleur. Le ciel parisien, fidèle à son
habitude ironique dans les grands fléaux et les grands remue-ménages
politiques, le ciel est splendide ; il est blanc, incandescent d'ardeur.
Les ombres sont noires et nettes. Un cadavre est posé en travers d'une
porte. Une femme rentre précipitamment en se bouchant le nez et la bouche.
La place est déserte et brûlante, plus désolée qu'une
place populeuse dont l'émeute a fait une solitude. Dans le fond, se profilent
tristement deux ou trois petits corbillards attelés de haridelles comiques,
et, au milieu de ce forum de la désolation, un pauvre chien désorienté,
sans but et sans pensée, maigre jusqu'aux os, flaire le pavé desséché,
la queue serrée entre les jambes.
Voici maintenant le bagne. Un monsieur
très docte, habit noir et
cravate blanche, un philanthrope, un redresseur de torts, est assis
extatiquement entre deux forçats d'une figure épouvantable, stupides
comme des crétins, féroces comme des bouledogues, usés
comme des loques. L'un d'eux lui raconte qu'il a assassiné son
père, violé sa sœur, ou fait toute autre action d'éclat.
— Ah ! mon ami, quelle riche organisation vous possédiez !
s'écrie le savant extasié.
Ces échantillons suffisent pour montrer combien sérieuse est
souvent la pensée de Daumier, et comme il attaque vivement son sujet.
Feuilletez son œuvre, et vous verrez défiler devant vos yeux,
dans sa réalité fantastique et saisissante, tout ce qu'une grande
ville contient de vivantes monstruosités. Tout ce qu'elle renferme
de trésors effrayants, grotesques, sinistres et bouffons, Daumier le
connaît.
Le cadavre vivant et affamé, le cadavre
gras et repu, les misères ridicules du ménage, toutes les
sottises, tous les orgueils, tous les enthousiasmes, tous les désespoirs
du bourgeois, rien n'y manque. Nul comme celui-là n'a connu et aimé (à la
manière des artistes) le bourgeois, ce dernier vestige du moyen âge,
cette ruine gothique qui a la vie si dure, ce type à la fois si banal
et si excentrique. Daumier a vécu intimement avec lui, il l'a épié le
jour et la nuit, il a appris les mystères de son alcôve, il
s'est lié avec sa femme et ses enfants, il sait la forme de son nez
et la construction de sa tête, il sait quel esprit fait vivre la maison
du haut en bas.

Faire une analyse complète de l'œuvre de Daumier serait
chose impossible ; je vais donner les titres de ses principales
séries, sans trop d'appréciations ni de commentaires.
Il y a dans toutes des fragments merveilleux.
Robert
Macaire, Mœurs
conjugales, Types parisiens, Profils et silhouettes, les Baigneurs,
les Baigneuses, les Canotiers parisiens, les Bas-bleus, Pastorales,
Histoire ancienne, les Bons Bourgeois, les Gens de Justice, la journée
de M. Coquelet, les Philanthropes du jour, Actualité, Tout ce
qu'on voudra, les Représentants
représentés. Ajoutez à cela les deux galeries de
portraits dont j'ai parlé.
J'ai deux remarques importantes à faire à propos de deux
de ces séries,
Robert Macaire et l'
Histoire
ancienne. —
Robert
Macaire fut l'inauguration décisive de la caricature de mœurs.
La grande guerre politique s'était un peu calmée. L'opiniâtreté des
poursuites, l'attitude du gouvernement qui s'était affermi, et
une certaine lassitude naturelle à l'esprit humain avaient jeté beaucoup
d'eau sur tout ce feu. Il fallait trouver du nouveau. Le pamphlet fit
place à la comédie. La
Satire Ménippée céda
le terrain à Molière, et la grande épopée
de Robert Macaire, racontée par Daumier d'une manière
flambante, succéda aux colères révolutionnaires
et aux dessins allusionnels. La caricature, dès lors, prit une
allure nouvelle, elle ne fut plus spécialement politique. Elle
fut la satire générale des citoyens. Elle entra dans le
domaine du roman.
L'Histoire ancienne me paraît une chose importante,
parce que c'est pour ainsi dire la meilleure paraphrase du vers célèbre :
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? Daumier
s'est abattu brutalement sur l'antiquité, sur la fausse antiquité,
— car nul ne sent mieux que lui les grandeurs anciennes, — il a craché dessus ;
et le bouillant
Achille,
et le prudent
Ulysse,
et la sage
Pénélope,
et
Télémaque,
ce grand dadais, et la belle
Hélène qui
perdit Troie, et tous enfin nous apparaissent dans une laideur bouffonne
qui rappelle ces vieilles carcasses d'acteurs tragiques prenant une prise
de tabac dans les coulisses. Ce fut un blasphème très amusant,
et qui eut son utilité. Je me rappelle qu'un poète lyrique
et païen de mes amis en était fort indigné. Il appelait
cela une impiété et parlait de la belle Hélène
comme d'autres parlent de la Vierge Marie. Mais ceux-là qui n'ont
pas un grand respect pour l'Olympe et pour la tragédie furent naturellement
portés à s'en réjouir.
Pour conclure, Daumier a poussé son art très loin, il en
a fait un art sérieux ; c'est un grand caricaturiste. Pour
l'apprécier dignement, il faut l'analyser au point de vue de l'artiste
et au point de vue moral. — Comme artiste, ce qui distingue Daumier,
c'est la certitude. Il dessine comme les grands maîtres. Son dessin
est abondant, facile, c'est une improvisation suivie ; et pourtant
ce n'est jamais du chic. Il a une mémoire merveilleuse et quasi
divine qui lui tient lieu de modèle. Toutes ses figures sont bien
d'aplomb, toujours dans un mouvement vrai. Il a un talent d'observation
tellement sûr qu'on ne trouve pas chez lui une seule tête
qui jure avec le corps qui la supporte. Tel nez, tel front, tel œil,
tel pied, telle main. C'est la logique du savant transportée dans
un art léger, fugace, qui a contre lui la mobilité même
de la vie.

Quand au moral, Daumier a quelques rapports avec Molière. Comme
lui, il va droit au but. L'idée se dégage d'emblée.
On regarde, on a compris. Les légendes qu'on écrit au bas
de ses dessins ne servent pas à grand'chose, car ils pourraient
généralement s'en passer. Son comique est, pour ainsi dire,
involontaire. L'artiste ne cherche pas, on dirait plutôt que l'idée
lui échappe. Sa caricature est formidable d'ampleur, mais sans
rancune et sans fiel. Il y a dans toute son œuvre un fonds d'honnêteté et
de bonhomie. Il a, remarquez bien ce trait, souvent refusé de traiter
certains motifs satiriques très beaux, et très violents,
parce que cela, disait-il, dépassait les limites du comique et
pouvait blesser la conscience du genre humain. Aussi quand il est navrant
ou terrible, c'est presque sans l'avoir voulu. Il a dépeint ce
qu'il a vu, et le résultat s'est produit. Comme il aime très
passionnément et très naturellement la nature, il s'élèverait
difficilement au comique absolu. Il évite même avec soin
tout ce qui ne serait pas pour un public français l'objet d'une
perception claire et immédiate.
Encore un mot. Ce qui complète le caractère remarquable de
Daumier, et en fait un artiste spécial appartenant à l'illustre
famille des maîtres, c'est que son dessin est naturellement coloré.
Ses lithographies et ses dessins sur bois éveillent des idées
de couleur. Son crayon contient autre chose que du noir bon à délimiter
des contours. Il fait deviner la couleur comme la pensée ; or
c'est le signe d'un art supérieur, et que tous les artistes intelligents
ont clairement vu dans ses ouvrages.
Charles Baudelaire,
Curiosités esthétiques
; L'art romantique et autres œuvres critiques. VII.
Quelques caricaturistes français
Texte
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