Daumier

Le style lithographique de Daumier
par Valérie Sueur-Hermel

L’originalité du style lithographique d'Honoré Daumier est de constituer une véritable écriture, tant le dessin de Daumier semble naturel et spontané : "Il dessinait sans efforts, presque aussi rapidement et aussi délibérément qu’on écrit", notait Arsène Alexandre, en 1888. Intimement liées à l’art de la caricature, la concision et la rapidité d’exécution de ses lithographies ne sont pas les seules caractéristiques de la graphie de Daumier, dont on perçoit aisément l’évolution simplificatrice au fil des années. L’efficacité de la composition, la vigueur du trait, l’expressivité de la ligne, l’instantanéité du rendu du mouvement, la puissance des contrastes d’ombre et de lumière et surtout la maîtrise des spécificités du dessin sur pierre y participent de manière tout aussi capitale. Certaines planches frappent par l’excellence de l’un ou l’autre de ces composants, d’autres présentent la particularité, par une heureuse conjonction, de les réunir tous. Connues ou moins connues, elles s’imposent alors comme de véritables chefs-d’œuvre de la lithographie. Les séries des années 1840, parmi lesquelles Les Bas-bleus et Les Bons Bourgeois en recèlent de nombreux.
 

Le crayon lithographique

Depuis l’introduction en France, dans les années 1820, de ce nouveau médium qu’est la lithographie, Daumier est le premier artiste à s’en emparer avec autant de conviction et à en dominer l’éventail des possibilités techniques. Si l’on excepte les explorations audacieuses par des peintres comme Géricault et Delacroix, séduits par la liberté du dessin sur la pierre, l’usage du crayon lithographique restait, dans les premières décennies de sa diffusion dans les ateliers, plutôt académique. Après avoir abordé les portraits-charges des débuts en sculpteur préoccupé par le modelé, c’est en peintre soucieux de l’originalité de sa composition et en coloriste du noir et blanc que le lithographe élabore ses scènes de mœurs. La gamme chromatique s’étend du blanc du papier laissé en réserve aux noirs veloutés et profonds, obtenus grâce à un crayon lithographique gras et appuyé ou, ponctuellement, par quelques rehauts d’encre lithographique posés à la plume ou au pinceau, en passant par tous les dégradés de gris dessinés, avec un crayon moins gras, à l’aide de hachures parallèles ou croisées, estompées ou non. L’artiste ajoute à ces valeurs des effets de grattage qui, de la griffure légère d’une pointe sèche au ponçage plus franc d’une pierre abrasive, accrochent la lumière sur un fond noir ou font surgir des blancs éclatants d’une zone d’ombre.
La virtuosité avec laquelle Daumier a utilisé tous les expédients de l’art lithographique l’élève au rang des peintres en noir et blanc. Dans son article publié en 1857, sous le titre Quelques caricaturistes français, Baudelaire ne manquait pas de le souligner: "Ses lithographies et ses dessins sur bois éveillent des idées de couleur. Son crayon contient autre chose que du noir bon à délimiter les contours. Il fait deviner la couleur comme la pensée ; or c’est le signe d’un art supérieur, et que tous les artistes intelligents ont clairement vu dans ses ouvrages." Peu de temps après la mort de Daumier, Arsène Alexandre lui emboîtait le pas en s’attardant sur le traitement des éclairages des scènes d’intérieur nocturnes telles que N’approche pas la mèche : "La science et l’emploi intelligent des valeurs de noir permettent d’obtenir à peu de frais ces merveilles de couleur."
 
 

Un réaliste en pleine période romantique

Fort de cette science, Daumier est parvenu, avec les seules ressources du noir et blanc, à devancer les courants picturaux de son époque. Réaliste avant l’heure, en pleine période romantique, avec des tableaux d’histoire contemporaine comme La Rue Transnonain, restituant la "triviale et terrible réalité" d’une scène populaire, il a surtout anticipé nombre des partis pris mis au crédit des peintres impressionnistes.
Vent, pluie, neige et canicule, tous les états atmosphériques chers aux pleinairistes, magistralement traités, sont présents dans quelques planches dès les années 1840 et deviennent récurrents à la décennie suivante. Les points de vue originaux et cadrages inhabituels, auxquels viennent s’ajouter les effets d’éclairage artificiel des salles de spectacle, très présents dans les lithographies publiées sous le Second Empire, appartiendront, eux aussi, au répertoire des impressionnistes. Degas, grand collectionneur des lithographies de Daumier, s’en inspirera de même que Toulouse-Lautrec. Monet, Manet, Renoir, Cézanne comptent parmi les admirateurs de son œuvre.
"Peintre de la vie moderne", au même titre et sans doute plus encore que Constantin Guys qui l’incarna aux yeux de Baudelaire, Daumier fut aussi un des rénovateurs de l’art moderne, ce dont le poète était d’ailleurs convaincu. L’inventivité déployée dans les scènes de mœurs ne le quitte pas à la fin de sa carrière, lorsqu’il renoue avec le dessin d’actualité politique, pas plus d’ailleurs que la force de la facture lithographique même si l’on peut déplorer qu’elle soit occultée par le gillotage auquel sacrifie, pour des raisons économiques à partir de 1870, le Charivari. Nous n’avons pas, pour autant, renoncé à présenter une sélection représentative de ces planches photogravées afin, d’une part, de ne pas se priver de la beauté de compositions de plus en plus épurées et, d’autre part, de rendre sensible, par comparaison, l’importance de la qualité de l’épreuve lithographique.

Des épreuves rares

Des épreuves rarissimes, souvent uniques, issues des portefeuilles de collectionneurs amoureux des beaux tirages de Daumier, sont entrées à la Bibliothèque nationale par don ou achat. Elles permettent de se concentrer sur la fabrication de la lithographie, depuis le dessin sur la matrice jusqu’à la publication dans le journal et de comprendre le va-et-vient des tirages entre l’atelier de l’artiste, celui de l’imprimeur et le bureau des légendeurs, pour décrypter le jargon des experts de l’œuvre lithographié de Daumier en confrontant les différents types d’épreuves : "sur blanc", "en Charivari", "avant lettre", "en certificat de tirage", "coloriées", etc.
 

Un seul spécimen de dessin préparatoire à une lithographie vient, à titre d’exception, infirmer la tradition selon laquelle Daumier dessinait directement sur la pierre. C’est ainsi, en effet, qu’il procédait dans l’immense majorité des cas, ne se fiant qu’à sa légendaire mémoire visuelle, sans modèle aucun, à l’exception des bustes de célébrités modelés en terre par ses soins. En y regardant bien, quelques repentirs trahissent, dans certaines planches, la spontanéité de l’exécution, le dessinateur ne reprenant que très rarement ce premier état confié à l’imprimeur. Trois matrices qui ont échappé à la pratique courante de leur recyclage, donnent à voir cette première étape du travail. On en tirait une ou deux épreuves dont une était soumise à l’artiste afin d’obtenir son accord pour le tirage puis adressée ensuite au journaliste chargé d’en rédiger la légende. D’une qualité d’impression exceptionnelle, ces épreuves avant la lettre gagnent en rareté lorsqu’elles portent des annotations manuscrites de Daumier, ou lorsqu’elles sont demeurées inédites.
 

Les légendes

Une sélection au sein des épreuves avec légendes manuscrites du fameux "album Laran" nous éclaire sur la manière dont étaient légendés les dessins de Daumier. Si l’artiste notait rarement un titre laconique, parfois repris tel quel dans la lettre imprimée, comme l’attestent deux épreuves exposées qui portent son écriture : "Le premier essai de pipage" de la série des Beaux jours de la vie et "La mère est dans le feu de la composition, l’enfant est dans l’eau de la baignoire !" des Bas-bleus, la planche était le plus souvent confiée à un journaliste du Charivari chargé de rédiger une légende appropriée. Payés à la ligne, les auteurs des légendes sont beaucoup plus prolixes que le dessinateur et inégalement inspirés. Le lettriste d’imprimerie complétait la lettre en ajoutant le titre courant, le numéro de la série, le nom de l’imprimeur, le nom et l’adresse de l’éditeur. Entre une et trois épreuves de ce second état avec la lettre sortaient alors de la presse, dont l’une, revêtue du certificat de tirage de l’imprimeur, qui s’engageait à ce que l’ensemble du tirage soit conforme à la présente épreuve, était adressée à la Censure et les autres au Dépôt légal.
 

La censure

Quelques pièces portent les annotations du bureau de la Censure dont la réponse définitive se matérialisait par un laconique "oui" ou "non" signé et daté. Dans le cas le plus fréquent, venait alors le tirage sur blanc (c’est-à-dire sans le texte au verso) de la planche, qui permettait une vente en feuille ou sous forme d’album à un public d’amateurs. À cette habitude commerciale bien rôdée s’ajoutait celle du coloriage de certaines séries – parmi lesquelles les Robert Macaire – qui en augmentait le caractère attractif. Un modèle de coloris était alors réalisé à l’attention des coloristes chargés de cette tâche. Enfin, le tirage sur papier journal, à 3 000 exemplaires dans le cas du Charivari, donnait au dessin de Daumier l’assurance d’une large diffusion.
 

Aussi belles et uniques que soient les épreuves présentées, elles ne doivent pas, en effet, faire oublier l’ancrage populaire de l’œuvre lithographié, lié à sa nature même de multiple, tout comme l’universalité du message contenu ne saurait être dissocié de l’usage personnel et maîtrisé que fit Daumier de ce langage en noir et blanc qu’est la lithographie.
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