Un réaliste en pleine période romantique
Fort de cette science, Daumier est parvenu, avec les seules ressources
du noir et blanc, à devancer les courants picturaux de son époque.
Réaliste avant l’heure, en pleine période romantique,
avec des tableaux d’histoire contemporaine comme
La
Rue Transnonain, restituant la "triviale et terrible
réalité" d’une scène populaire, il
a surtout anticipé nombre des partis pris mis au crédit
des peintres impressionnistes.
Vent, pluie, neige et canicule, tous les états atmosphériques
chers aux pleinairistes, magistralement traités, sont présents
dans quelques planches dès les années 1840 et deviennent
récurrents à la décennie suivante. Les points
de vue originaux et cadrages inhabituels, auxquels viennent s’ajouter
les effets d’éclairage
artificiel des salles de spectacle, très présents dans
les lithographies publiées sous le Second Empire, appartiendront,
eux aussi, au répertoire des impressionnistes. Degas, grand
collectionneur des lithographies de Daumier, s’en inspirera de
même que Toulouse-Lautrec. Monet, Manet, Renoir, Cézanne
comptent parmi les admirateurs de son œuvre.
"Peintre de la vie moderne", au même titre et sans doute plus
encore que Constantin Guys qui l’incarna aux yeux de Baudelaire, Daumier
fut aussi un des rénovateurs de l’art moderne, ce dont le poète était
d’ailleurs convaincu. L’inventivité déployée
dans les scènes de mœurs ne le quitte pas à la fin de
sa carrière, lorsqu’il renoue avec le dessin d’actualité politique,
pas plus d’ailleurs que la force de la facture lithographique même
si l’on peut déplorer qu’elle soit occultée par
le gillotage auquel sacrifie, pour des raisons économiques à partir
de 1870, le
Charivari. Nous n’avons pas, pour autant, renoncé à présenter
une sélection représentative de ces planches photogravées
afin, d’une part, de ne pas se priver de la beauté de compositions
de plus en plus épurées et, d’autre part, de rendre sensible,
par comparaison, l’importance de la qualité de l’épreuve
lithographique.