Le grand art de la caricature
La lithographie, par laquelle Daumier s’exprime en tant que caricaturiste,
constitue l’axe principal de son œuvre. Sa longue carrière
coïncide avec l’essor de cette technique, qu’il maîtrise
dans le registre du noir et blanc, et s’achève au moment
où les procédés photomécaniques nuisent à la
qualité de reproduction des lithographies dans la presse tandis
que s’impose, notamment dans l’affiche, la lithographie en
couleurs. Au lendemain de la révolution de Juillet, alors que Louis-Philippe
a été porté au pouvoir par les journalistes, la
presse représente une puissance en plein essor dont bénéficient
aussi les artistes, qui contribuent à l’illustration des
journaux grâce aux progrès de la lithographie.
Daumier devient rapidement l’un des protagonistes de la "guerre
de Philipon contre Philippe". Face aux grands genres des beaux-arts,
qui appartiennent au double circuit de la commande officielle, vouée
aux grandes décorations murales et à la statuaire, et de
l’exposition au Salon, qui présente les œuvres au public
et aux acheteurs, le dessin de presse offre dans ces années à quelques
artistes une alternative de carrière. La caricature fonctionne
comme un contre-pouvoir, tandis que le journal est devenu par excellence
l’organe de la critique d’art, qui se développe alors.
Incarcéré le 31 août 1832 à Sainte-Pélagie,
Daumier, lithographe, revendique la "profession d’artiste peintre" !

Parmi les 4 000 lithographies
répertoriées par Delteil, quelques pièces s’imposent
comme des icônes magistrales dans l’art
de la caricature politique et sociale : la lithographie politique
est jalonnée de planches incontournables, depuis le
Gargantua,
qui mena Daumier en prison et révéla son talent,
jusqu’à
Page
d’histoire, où,
dans une composition saisissante, Daumier montre l’aigle de
l’Empire terrassé, après Sedan, par la "parole
qui tue", celle du poète des
Châtiments,
rentré d’exil et qui, dans l’épreuve présentée,
co-signe avec lui la planche.
À côté du
Daumier des planches politiques s’imposent les grandes séries
sociales, qu’il s’agisse du réquisitoire à l’encontre
des gens de justice, ou de la satire des bas-bleus qui prétendent à la
qualité d’écrivain, ou de toutes les planches,
innombrables, qui dévoilent au grand jour les heurs et malheurs,
les petites misères du bourgeois saisi dans sa vie conjugale
ou familiale, au quotidien.
Le
Grand Escalier du Palais, Vue de face est une étonnante
composition striée horizontalement
par les lignes des marches de l’escalier où déambulent
les silhouettes des avocats confits de suffisance, arborant un masque
sentencieux. Dans
Le
Parterre de l’Odéon,
le bas-bleu, coassant "l’auteur, c’est moa",
dans une loge remplie d’hommes en habits noirs stupéfaits
par son audace, se redresse avec vanité.