Daumier

Daumier dans l’histoire de France
Michel Melot

 

La cause républicaine

En 1886, Henri Beraldi mettait Daumier à l’honneur dans son grand dictionnaire des graveurs du XIXe siècle, mais il ajoutait : «Aujourd’hui les bienséances politiques seules empêchent de placer le Ventre législatif, la Rue Transnonain ou “Le Rentier des bons royaux” entre les lithographies de Géricault et celle de Delacroix, dans le choix d’œuvres capitales exposées par le Cabinet des estampes. »

La France a longtemps eu une dette envers Daumier.
La première exposition de ses lithographies à la Bibliothèque nationale date de 1934. La France, cette année-là, voyait naître le Front populaire. Daumier y fut le bienvenu. En 1958, une nouvelle exposition lui fut consacrée. Son centenaire, en 1979, fut célébré à Marseille, et non à Paris, par une exposition intitulée "Daumier et ses amis républicains" dans le catalogue de laquelle Gaston Defferre, maire de Marseille et second personnage d’un Parti socialiste qui préparait alors l’Union de la gauche, exalta la force de l’opposition comme une vertu nationale en citant Henri Focillon: "Plus haute, plus retentissante que toutes les  autres, il est la grande voix de l’opposition, de cette opposition irréductible, éternelle, qui se reforme au lendemain de chaque secousse et qui est un des traits de la vitalité d’un grand pays." Déjà, pour le cinquantenaire de sa mort en 1929, Édouard Herriot avait invoqué la gloire de ce grand républicain : "Il est des nôtres, montons la garde autour de sa mémoire !" Tout aussi fracassants furent les premiers mots de la préface que donna Anatole de Monzie, ministre radical socialiste et artisan du rapprochement franco-soviétique dès 1922, au catalogue de l’exposition de l’Orangerie en mars 1934 : "Quand les vivants se refusent justice les uns aux autres, il convient de supplémenter la gloire des plus grands morts. L’hommage au passé rachète ainsi l’injure faite au présent." Les jugements qu’on porte sur l’art de Daumier ont été si ostensiblement marqués par son engagement politique qu’on ne peut dissocier le goût que lui portèrent ses amateurs et la place que lui donnèrent les historiens dans notre histoire de France. Le seul nom de Daumier a tracé dans l’histoire de l’art français une démarcation à la fois esthétique et politique, jusqu’à nos jours, même dans des temps, où, en France, comme le rappelait déjà Le Figaro du 2 novembre 1911 : "Il est évident qu’on ne risque plus rien à célébrer la gloire de Daumier. On n’a point la crainte de déplaire à des gens au pouvoir."
Il en fut autrement à l’étranger où son nom ne suscitait pas les mêmes réactions, et la stature accordée à Daumier par les collectionneurs et les universitaires s’est largement construite en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Grande-Bretagne et bien sûr aux États-Unis. George Lucas, le premier collectionneur d’art moderne américain à Paris sous le Second Empire, acquit des aquarelles de Daumier dès les années 1860. Monographies, colloques et expositions sur Daumier ont fleuri hors de nos frontières dès le début du siècle. Dans la préface de l’exposition de 1934 à l’Orangerie, Roger-Marx s’inquiétait : "Épouvantés de voir l’Allemagne puis l’Amérique s’emparer de tous les Daumier importants, voici longtemps que nous réclamions une exposition…" En France aussi, bien sûr, Daumier eut très tôt ses admirateurs et ses collectionneurs, mais ils se rassemblaient sous le drapeau républicain. Aimer Daumier, le défendre, l’étudier même, était l’œuvre de partisans. Journaliste, caricaturiste, lithographe, Daumier cumulait les obstacles à sa reconnaissance comme artiste, et certes, pour beaucoup, il n’en était pas un et ne pouvait pas l’être.
Il ajoutait à ces handicaps celui d’avoir voué son œuvre non à l’art pour l’art, mais à une cause républicaine qui ne triompha qu’après trois révolutions et cinquante ans de luttes. Comment de ces conditions infamantes, rejeté par certains dans la masse des illustrateurs populaires de son époque, redouté du pouvoir, méprisé des conservateurs en art comme en politique, est-il entré dans nos musées ?

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