De l'illustration populaire à l'Art
Pour toutes ces raisons, la lithographie française n’avait pas pu donner toute sa mesure. Des artistes audacieux comme Delacroix ou Géricault, y voyaient la possibilité d’un art à la fois original et populaire, mais les peintres académiques y trouvaient surtout le moyen de reproduire leurs tableaux plus commodément. Plus qu’un outil nouveau de création, la lithographie était prisée pour sa fidélité et finalement, son académisme. Le succès rapide de la lithographie fut vite absorbé par une production d’images bon marché, sentimentales ou grivoises, qui la privaient de ses ressources expressives et la détournaient de sa vocation à exprimer la violence par la spontanéité du trait qu’elle permet et la force de ses contrastes. Les premières productions semblent ne vouloir que poursuivre d’une autre manière la gravure en taille-douce. On y croise sagement les traits comme s’il s’agissait d’un burin. Pour obtenir des effets picturaux, Charlet fait de la manière noire, Eugène Isabey, des lavis, Isidore Deroy et les paysagistes des
Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France, s’appliquent à fondre les plans dans un gris brumeux, Devéria enveloppe ses personnages dans un modelé soigneusement dessiné, si bien que les lithographies romantiques ne tirent souvent du crayon gras et de la pierre avide, que des effets vaporeux ou des formes amollies.
Caricature et Art moderne
Delacroix bien sûr et quelques romantiques plus diaboliques, y trouvèrent la possibilité de sabrer leurs dessins d’accents vigoureux et d’en sortir des effets sauvages. Mais leurs œuvres ne suscitaient que le mépris ou l’effroi, comme le raconte Delacroix lui-même dans une lettre à Philippe Burty à propos de son
Faust, publié en 1828, où il lui rappelle "l’étrangeté des planches qui furent l’objet de quelques caricatures et [le] posèrent de plus en plus comme un des coryphées de l’école du laid". Il se produisit donc dès ce moment un mouvement inverse dont l’œuvre de Daumier bénéficia à la fin du siècle, pour justifier son entrée dans l’histoire de l’art par son classicisme et son orthodoxie picturale : au moment où la caricature trouve son langage sous les formes de dessins de presse, inacceptables par le monde de l’art, l’art moderne, celui de Delacroix, va chercher dans le même registre des effets nouveaux, comme l’avait fait le maniérisme à la fin du XVI
e siècle, contre le goût raphaélesque. Le réalisme des Carrache avait alors porté la caricature sur les fonts baptismaux de l’art. Les qualités graphiques de la lithographie furent exploitées à l’extrême par Manet, en 1862, au plus fort de la censure de l’Empire autoritaire.
Le Ballon était une image subversive, que l’imprimeur Lemercier refusa de tirer, comme il refusa d’imprimer la lithographie de
L’Exécution de Maximilien, du même Manet, comme était aussi subversive son portrait de Mac Mahon en
Polichinelle, ou sa caricature d’Émile Ollivier. La lithographie restait associée dans les esprits à la satire et à l’imagerie populaire. Si bien que, pour trouver son style et devenir un art, la lithographie devait peut-être passer par la caricature.