Un genre artistique reconnu par les Romantiques
En 1871, Corot, fuyant Paris chez son ami Robaut à Douai, avait fait quelques lithographies que l’on s’empressa de publier en album. Il donna peut-être l’envie à Pissarro, qui se disait son élève, de s’y mettre, et à Fantin-Latour d’y revenir. Whistler, en Angleterre, y fut encouragé, en 1878, par l’éditeur Thomas Way. Les caricatures de Daumier, à la veille de sa mort, pouvaient être regardées avec un autre œil, et intéresser les amateurs au-delà du cercle des républicains. La guerre et la Commune avaient radicalisé les positions. On trouve son nom, à côté de celui de Corot, dans le comité de la Fédération des artistes, issu de la Commune. La critique commença alors à minimiser l’engagement politique de Daumier, pour élargir son audience et le rendre éligible au statut de grand artiste, acceptable par tous.
Mais les intellectuels républicains avaient beau faire, le
Dictionnaire des contemporains de Vapereau de 1870, ne consacrait encore que vingt lignes à Daumier contre quatre-vingts à Gavarni. C’est sans doute un Daumier fatigué qui publie sa dernière lithographie dans
Le Charivari en 1872.
Puis, on oublia Daumier. Précédée d’une vente chez le marchand Clément en février 1878, l’exposition organisée en avril, pour lui venir en aide, par ses amis républicains, fut un total échec : "Devant ces écrasantes conceptions, erraient trente spectateurs démoralisés et attristés", se lamente le critique de
La Lanterne. Victor Hugo, avait accepté d’en être le président d’honneur, mais, parmi les célébrités, seul Gambetta laissa sa signature sur le livre d’or. Pour les républicains, Daumier prouvait la possibilité d’un art à la fois classique et populaire. Gambetta, à la recherche d’une majorité républicaine voulait cette synthèse entre le peuple et les bourgeoisies, le rassemblement de ce qu’il appelait les "classes nouvelles", qui, en matière d’art, allaient de Manet à Bonnat. Cette exposition, la première de son vivant, voulait avant tout faire reconnaître Daumier comme peintre.
Les lithographies, sauf les quatre planches de l’
Association mensuelle, étaient reléguées dans la rubrique "divers" et un unique et dernier numéro du catalogue.
La lutte contre l'oubli
La mort de Daumier, en 1879 aurait pu passer inaperçue. "Notre génération, écrit un critique, n’a pas connu Daumier." Son premier enterrement à Valmondois, mais surtout le second, orchestré par les républicains au Père-Lachaise, furent l’occasion de briser le silence qui entourait son nom. Il y en eut d’autres. Le personnel de la Troisième République mit Daumier en avant : en 1888, Armand Dayot, inspecteur des Beaux-arts, organisa au cœur de l’académisme, à l’École des Beaux-arts, quai Malaquais, une grande exposition sur "Les Maîtres français de la caricature" dont Daumier fut la vedette. Un journaliste écrit : "L’heure réparatrice vient de sonner, éclatante." Le combat semble gagné. En 1900, Armand Dayot, remplaçant le ministre de l’instruction publique inaugura à Valmondois un buste de Daumier par Geoffroy-Dechaume, en présence de Henri Bouchot, conservateur du Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale et de Carjat, qui lut des vers émouvants. En 1901, le Syndicat de la presse artistique organisa une exposition Daumier à l’École des beaux-arts. La spéculation sur les lithographies et les peintures apparut alors et des faux circulaient, dont on accusait les ateliers allemands. En 1908, pour l’anniversaire du centenaire de sa naissance, le ministre Dujardin-Baumetz fit le déplacement à Valmondois pour apposer une plaque sur sa maison. Le cinquantenaire de sa mort, en 1929, fut largement célébré par les autorités politiques et donna lieu à une nouvelle campagne de presse où s’affrontaient les critiques de droite et de gauche. Une manifestation très officielle eut lieu pour poser une plaque au 9 quai d’Anjou où Daumier avait vécu. Mais la gauche s’était divisée. Sous la plume acerbe de Marcel Say,
L’Humanité fustige "ces redingotes protocolaires […] que la verve gaillarde de Daumier eût volontiers prises pour cibles". En 1934 enfin, la Bibliothèque nationale dans sa galerie Mazarine, et les Musées nationaux, à l’Orangerie, rendent un hommage officiel à l’œuvre de Daumier.