Daumier

Techniques et procédés de la caricature

  
Dessin polémique, la caricature ne cherche pas toujours à déclencher le rire, mais elle déforme, parodie, charge, raille, ridiculise, dénonce une situation ou une personne. Ses trois fonctions de base sont : exagérer, défigurer, accuser. Elle vise donc à mettre en évidence divers caractères physiques ou moraux de personnages et à toucher efficacement ses spectateurs grâce à la rapidité d'exécution du trait et à sa force de simplification. C'est un art de la subversion qui déforme, dégrade le modèle, s'attaque à l'homme, à son image, à ses sentiments, à sa politique.


Diderot la définit ainsi dans l’article "charge"de l’Encyclopédie : "C’est la représentation, sur la toile ou le papier, par le moyen des couleurs, d’une personne, d’une action, ou plus généralement d’un sujet, dans laquelle la vérité et la ressemblance exacte ne sont altérées que par l’excès du ridicule. L’art consiste à démêler le vice réel ou d’opinion qui était déjà dans quelque partie, et à le porter par l’expression jusqu’à ce point d’exagération où l’on reconnaît encore la chose, et au-delà duquel on ne la reconnaîtrait plus ; alors la charge est plus forte qu’il soit possible."

L’insulte graphique a à sa disposition une vaste panoplie de procédés d’images codifiées et de symboles : animalisation/végétalisation
juxtaposition antithétique, avalage, barbarisation de l’ennemi, bougie qui se consume, défécation/derrière/excréments/pet, comparaison dévalorisante (géant nain), contre-plongée, cornes, coup de pied/balai, crucifixion, diabolisation, exploitation d’une difformité physique, dévirilisation/féminisation, enfermement, entonnoir, grosse tête et portrait charge, infantilisation, lunettes, masque, mécanisation, métamorphose, nez, noyade, mise à nu, ombre, ongles crochus, pantin/marionnette, parodie d’images célèbres…



Le recours à la scatologie ou à la pornographie, les transformations avilissantes du corps qui peut être mutilé, castré ou décapité, les métamorphoses contribuent à la dégradation symbolique (en rapport avec le carnaval où l’on dépouille du pouvoir ceux qui en sont investis) et ont pour but de dévaloriser, d’affaiblir, de déshumaniser les personnes que le caricaturiste attaque.
Les vêtements, les insignes et les attributs du pouvoir peuvent être réutilisés, substitués, détournés dans des combinaisons symboliques comme le montre l'imagerie contre Napoléon III.



Il ne faut pas réduire la caricature au portrait charge, qui utilise la déformation physique comme métaphore d’une idée. Sous cette forme politique, elle joue un rôle analogue à celui du pamphlet. En exagérant les particularités physionomiques des personnages, les caricaturistes les ridiculisent, mais ils révèlent du même coup leur personnalité profonde, et dénoncent ainsi la corruption du système qu’ils incarnent. Les éléments du visage : front, œil, nez, bouche, dents deviennent alors des signes symboliques ou métaphoriques. Mais la simplification du graphisme peut parfois aller de pair avec la démagogie, quand les caricaturistes sacrifient l’effet à la vérité ou flattent les préjugés. Nombre d’entre eux furent réactionnaires ou antisémites.
Les dessinateurs doivent inventer des signes nécessaires à leurs discours. Ils doivent faire preuve d'astuce et d'ingéniosité mais ils s'appuient aussi sur des signes graphiques spécifiques qui font partie de la culture de notre société.

Les monstres du Moyen Âge, personnages transformés en animaux ou hybrides, les scènes burlesques des séries du “monde à l'envers” (le cochon égorgeant le charcutier, l'épouse battant son mari) ou les scènes scatologiques se retrouvent dans les caricatures du XVe siècle jusqu'à la Révolution.
La Réforme religieuse vit par exemple l'explosion d'un vocabulaire graphique dont on se sert encore actuellement : animalisation des adversaires, utilisation du langage allégorique, légendes, "bulles" qui sortent de la bouche des personnages, banderoles insérées dans l'image…

On trouve fréquemment au XVIIe et au XVIIIe siècle un texte qui accompagne la caricature et en renforce la lisibilité. Il est placé en bandeau-titre, au-dessus et au-dessous du dessin, ou présenté sous la forme d'une longue légende à numéros. Comme les principaux personnages de la vie publique, sauf le roi grâce aux monnaies et aux statues, n'étaient pas connus, leur nom était mentionné par écrit. Ce procédé est toujours utilisé.

Si à l'époque de la Réforme la caricature emprunte beaucoup d'éléments au vocabulaire des allégories savantes, en revanche, au moment de la Révolution française, sous l'influence des événements et de l'imagerie anglaise, les gravures, très coloriées, vont se simplifier et devenir plus facilement lisibles. Elles font le relais entre la culture des fêtes transgressives du Moyen Âge et celle de l'époque contemporaine : l'entonnoir placé sur la tête de Michel Debré ou des vaches folles renoue ainsi avec la tradition des chapeaux des fous et des éteignoirs de la raison et des Lumières de l'époque de la Restauration. Le porc, animal déprécié dans les textes et les images du Moyen Âge, sera utilisé pour figurer Louis XVI ou Napoléon III.



Les dessinateurs se servent par ailleurs d'allégories (comme celles de la justice ou de la mort) ou de stéréotypes pour que les lecteurs comprennent rapidement leurs messages. Certaines images clés, sorte de raccourcis visuels facilement identifiables, perdurent comme celle du capitaliste gras ou de la pieuvre expansionniste dont l'ancêtre est l'hydre des mythes antiques. Par exemple, en 2002, Plantu utilise la baguette traditionnelle qui identifie le Français moyen pour caricaturer le nouveau premier ministre, Jean-Pierre Raffarin.
"Je me demandais comment j'allais dessiner ce nouveau personnage. Alors comme j'étais en route vers le journal, mon portable a sonné. C'était ma femme qui me disait : "Pense à la baguette." Je ne comprenais pas de quoi elle parlait. Elle m'a rappelé le rôle de Raffarin pour les boulangers. Et comme il a son côté "France d'en bas", Pépère faisant ses courses, comme moi d'ailleurs quand je vais au supermarché, j'ai pensé à lui rajouter un petit chariot."
Plantu, Le Monde 2, octobre 2002, p.143.

ACTIVITÉS

• Comparer un portrait photographique de Louis Philippe avec ses caricatures par Isabey, Philippon et Daumier.
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• Rechercher une photographie
de De Gaulle, Giscard d'Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkozy et comparez-les à ces dessins. Quels traits sont exagérés et font d'eux une caricature ?

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• De quoi est constituée la perruque du général ?
À quoi cela fait-il allusion ? Quel trait physique le dessinateur a-t-il privilégié ? Sur quel trait de caractère du personnage a-t-il voulu mettre l’accent ?


• Comparer les photographies de Jean-Paul Sartre et ses caricatures.
Quels détails caractérisent Sartre ?

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• Les capitalistes :
quels détails physiques sont exagérés dans la représentation des personnages ? Quels attributs des capitalistes retrouve-t-on sur ces dessins ? Quelle critique exprime le dessinateur ?

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• Étudiez les différents procédés utilisés pour ridiculiser Zola.



• La toile, les filets… le procédé s'inscrit ici dans une longue filiation de tentacules. Qu'évoque en général la métaphore de la pieuvre ? Rechercher d'autres figures animales utilisées fréquemment en caricatures.
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• Réalisez vos propres caricatures
en vous inspirant de l’actualité et en utilisant tous les codes de la caricature : déformation, exagération, dégradation, objets symboliques, etc.


• Plus ou moins de nuances. Que pensez-vous de ce point de vue de Cabu ?

Pour revenir aux clichés, si l'on regarde les dessins de Daumier qui sont exposés actuellement au Grand Palais, on va s'apercevoir que les "méchants" sont représentés par des êtres gros et laids, alors que les pauvres seront maigres, pathétiques et presque beaux. Dans la société de l'époque, il y avait des enfants qui travaillaient dans des conditions abominables pendant que les riches vivaient grassement, un véritable scandale. Alors qu'aujourd'hui, le pauvre peut très bien bouffer des cochonneries et être obèse. Le "tripatouilleur" de la Bourse peut être aujourd'hui un beau gosse, ce n'est pas forcément un être abject. La nuance est bien plus importante et intéressante de nos jours dans la pratique de notre métier : il y a mieux à faire que de dessiner les méchants d'un côté, et les gentils de l'autre.
Entretien avec Plantu, déc 2000, p.193 "Le rire au corps. Grotesque et caricature", Sociétés et représentations, n°10, décembre 2000, CREDHESS
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