Il ne faut pas réduire la caricature au portrait charge, qui utilise la déformation physique comme métaphore d’une idée. Sous cette forme politique, elle joue un rôle analogue à celui du pamphlet. En exagérant les particularités physionomiques des personnages, les caricaturistes les ridiculisent, mais ils révèlent du même coup leur personnalité profonde, et dénoncent ainsi la corruption du système qu’ils incarnent. Les éléments du visage : front, œil, nez, bouche, dents deviennent alors des signes symboliques ou métaphoriques. Mais la simplification du graphisme peut parfois aller de pair avec la démagogie, quand les caricaturistes sacrifient l’effet à la vérité ou flattent les préjugés. Nombre d’entre eux furent réactionnaires ou antisémites.
Les dessinateurs doivent inventer des signes nécessaires à leurs discours. Ils doivent faire preuve d'astuce et d'ingéniosité mais ils s'appuient aussi sur des signes graphiques spécifiques qui font partie de la culture de notre société.
Les monstres du Moyen Âge, personnages transformés en animaux ou hybrides, les scènes burlesques des séries du “monde à l'envers” (le cochon égorgeant le charcutier, l'épouse battant son mari) ou les scènes scatologiques se retrouvent dans les caricatures du XV
e siècle jusqu'à la Révolution.
La Réforme religieuse vit par exemple l'explosion d'un vocabulaire graphique dont on se sert encore actuellement : animalisation des adversaires, utilisation du langage allégorique, légendes, "bulles" qui sortent de la bouche des personnages, banderoles insérées dans l'image…
On trouve fréquemment au XVII
e et au XVIII
e siècle un texte qui accompagne la caricature et en renforce la lisibilité. Il est placé en bandeau-titre, au-dessus et au-dessous du dessin, ou présenté sous la forme d'une longue légende à numéros. Comme les principaux personnages de la vie publique, sauf le roi grâce aux monnaies et aux statues, n'étaient pas connus, leur nom était mentionné par écrit. Ce procédé est toujours utilisé.
Si à l'époque de la Réforme la caricature emprunte beaucoup d'éléments au vocabulaire des allégories savantes, en revanche, au moment de la Révolution française, sous l'influence des événements et de l'imagerie anglaise, les gravures, très coloriées, vont se simplifier et devenir plus facilement lisibles. Elles font le relais entre la culture des fêtes transgressives du Moyen Âge et celle de l'époque contemporaine : l'entonnoir placé sur la tête de Michel Debré ou des vaches folles renoue ainsi avec la tradition des chapeaux des fous et des éteignoirs de la raison et des Lumières de l'époque de la Restauration. Le porc, animal déprécié dans les textes et les images du Moyen Âge, sera utilisé pour figurer Louis XVI ou Napoléon III.


Les dessinateurs se servent par ailleurs d'allégories (comme celles de la justice ou de la mort) ou de stéréotypes pour que les lecteurs comprennent rapidement leurs messages. Certaines images clés, sorte de raccourcis visuels facilement identifiables, perdurent comme celle du capitaliste gras ou de la pieuvre expansionniste dont l'ancêtre est l'hydre des mythes antiques. Par exemple, en 2002, Plantu utilise la baguette traditionnelle qui identifie le Français moyen pour caricaturer le nouveau premier ministre, Jean-Pierre Raffarin.
"Je me demandais comment j'allais dessiner ce nouveau personnage. Alors comme j'étais en route vers le journal, mon portable a sonné. C'était ma femme qui me disait : "Pense à la baguette." Je ne comprenais pas de quoi elle parlait. Elle m'a rappelé le rôle de Raffarin pour les boulangers. Et comme il a son côté "France d'en bas", Pépère faisant ses courses, comme moi d'ailleurs quand je vais au supermarché, j'ai pensé à lui rajouter un petit chariot."
Plantu, Le Monde 2, octobre 2002, p.143.