Daumier

Le fonds Daumier à la BnF
par Valérie Sueur-Hermel

Le Michel-Ange de la caricature

"Dans le domaine de l’estampe, l’œuvre de Daumier impose à la fois l’admiration et le respect." Ainsi s’ouvrait la suite de volumes du Peintre-graveur illustré que Loÿs Delteil consacrait, à partir de 1925, à cet "œuvre gigantesque" riche de 4 000 pièces. La lourde tâche de leur description et reproduction pièce à pièce, seul gage d’une meilleure connaissance par les amateurs et le public, semblait alors au catalographe le "plus bel hommage" susceptible d’être rendu au lithographe. Ces dix volumes, dont le dernier parut à titre posthume, en 1930, devinrent la pierre angulaire de toute étude consacrée à l’œuvre lithographié de Daumier. Celle d’Henri Focillon allait, rapidement, faire écho au patient travail de Delteil. D’abord publiée dans la Gazette des beaux-arts, en 1929, elle fut reprise un an plus tard dans les Maîtres de l’estampe où, après Dürer, Callot, Rembrandt, Tiepolo et entre Goya et Manet, Daumier trouvait enfin une place méritée parmi les meilleurs peintres-graveurs occidentaux. Le seul qualificatif de caricaturiste, même accompagné des plus vifs éloges, comme en témoigne le surnom de "Michel-Ange de la caricature", qu’il reçut de son vivant, était trop étroit pour contenir l’ampleur des talents de Daumier. Après le caricaturiste, c’est le peintre qui fut mis en avant lors de l’exposition organisée par ses amis, en 1878, à la galerie Durand-Ruel. Grâce à Delteil et sous la plume de Focillon, Daumier incarnait le modèle même du "peintre en blanc et noir" du XIXe siècle.
 

Une production de masse

L’importance numérique de la production du lithographe n’a d’égale que la régularité de sa qualité. Le rythme soutenu de la remise de ses dessins aux journaux et la lassitude qu’auraient pu entraîner les contingences du métier de dessinateur-journaliste tenu à sa "charrette" quotidienne n’ont eu que peu de répercussion sur l’œuvre. Si la seule consultation des périodiques, aux dates de parution des lithographies, La Silhouette, La Caricature, L’Association mensuelle, Le Boulevard, Le Journal amusant et surtout Le Charivari, qui en réunit à lui seul environ 3 500, permet d’embrasser la quasi-totalité de l’œuvre de Daumier, il serait regrettable de ne disposer que de ces tirages réalisés, sauf exception, sur papier journal, pour apprécier toute la maîtrise du dessinateur sur pierre. Ces tirages de masse (entre 1 000 et 3 000 selon les titres), qui ont permis à ses contemporains de profiter presque quotidiennement de la verve et du talent de Daumier, trahissent malheureusement le lithographe dans sa capacité à exploiter les subtilités du médium. À côté des épreuves sur papier journal, dites "en Charivari", les épreuves "sur blanc", beaucoup plus rares, ont le mérite de conserver au dessin de Daumier sa fraîcheur originelle.
 
 

Constitution du fonds Daumier

Le dépôt légal

La qualité du fonds Daumier de la Bibliothèque nationale de France, dépositaire de la totalité de l'œuvre imprimé de Daumier (4 000 lithographies et 1 000 bois, repose sur la collection constituée grâce à l’application de la loi sur le dépôt légal. En même temps que celui des livres, l’Empire réorganise, en 1810, le dépôt légal des estampes dans un esprit de surveillance et de censure potentielle. Deux exemplaires, d’abord transmis aux bureaux du ministère de l’Intérieur, étaient ensuite reversés à la Bibliothèque impériale. Quatre ans plus tard, ce sont cinq exemplaires qui sont exigés : deux destinés à la Bibliothèque, dont un avant la lettre ou, le cas échéant, en couleurs, le troisième étant destiné à la Chancellerie, le quatrième au ministère de l’Intérieur et le cinquième à la direction de la Librairie. L’introduction en France de la lithographie suscite une ordonnance, en 1817, qui assimile ce nouveau procédé d’impression aux anciens en le soumettant aux mêmes exigences. Pendant toute la période de production de Daumier, de 1830 à 1872, le dépôt s’effectua régulièrement, ce qui permit aux 4 000 lithographies de l’artiste d’entrer, en double exemplaire, au Cabinet des estampes. Toutes de même nature, ces épreuves appartiennent à un tirage liminaire, sur papier blanc, de l’épreuve avec la lettre. L’obligation du dépôt d’une épreuve avant la lettre est malheureusement restée sans suite. Quelques spécimens de ces très belles épreuves avant lettre, tirées à un ou deux exemplaires, sont entrés à la Bibliothèque nationale par le biais de dons ou d’acquisitions ultérieures, venus compléter, au fil des années, la collection issue du dépôt légal.


 

Achats et dons

En mars 1928, Jean Laran, le bibliothécaire du Cabinet des estampes qui se chargea du classement chronologique des lithographies de Daumier, grâce à la consultation systématique des archives provenant du dépôt légal, rendant ainsi possible la rédaction du catalogue raisonné par Delteil, fit acheter, auprès du marchand d’estampes Maurice Le Garrec, un ensemble exceptionnel de 92 épreuves avant la lettre, avec les légendes manuscrites, reliées en un volume connu sous le nom d’"album Laran", qui constitue un des fleurons de la collection.
Parmi les dons notables, il convient de mentionner celui d’Atherton Curtis (1863-1943). Ce collectionneur américain, installé à Paris en 1904, avait réuni une importante collection d’estampes anciennes et contemporaines occidentales, mais aussi d’Extrême-Orient. Ses goûts éclectiques ne le fermèrent à aucune technique ni à aucune période, même s’il montra un intérêt particulier pour la lithographie, à la fois comme auteur (il publia, en 1927, Some masters of Lithography puis, en 1939, le catalogue de l’œuvre lithographié d’Isabey) et comme collectionneur (il possédait un ensemble de 150 incunables de la lithographie). Parmi les dix mille estampes réunies à la fin de sa vie, les deux mille pièces d’Extrême-Orient furent léguées en totalité à la Bibliothèque nationale alors qu’un choix de 4 361 pièces fut effectué au sein de la collection occidentale sur la base d’un catalogue dressé par Curtis lui-même.
Le plan de ce catalogue est significatif de l’importance donnée à l’œuvre lithographique de Daumier : à côté de l’Extrême-Orient, des dessins, des estampes anciennes, des incunables de la lithographie, une partie entière était consacrée à Daumier et Gavarni, avant celle dévolue aux XIXe et XXe siècles. On sait que Curtis, dont la générosité fut par tous soulignée, avait constitué sa collection de Daumier dans le but de compléter celle de la Bibliothèque nationale. Ainsi s’attacha-t-il à combler quelques lacunes du fonds entré par dépôt légal et surtout à rechercher des épreuves avant la lettre ou en certificat de tirage, épreuves d’une qualité supérieure à celles destinées au dépôt légal, qui furent achetées, entre 1927 et 1932, comme l’indique son catalogue, chez les marchands parisiens, parmi lesquels Le Garrec, Pillet et Prouté. Après la mort de Curtis, en 1943, Jean Laran a choisi 200 épreuves parmi les 655 réunies par le collectionneur. Elles entrèrent à la Bibliothèque nationale, en même temps que l’ensemble du legs Curtis, le 26 octobre 1949.
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