Constitution du fonds Daumier
Le dépôt légal
La qualité du fonds Daumier de la Bibliothèque nationale
de France, dépositaire de la totalité de l'œuvre
imprimé de Daumier (4 000 lithographies et 1 000
bois, repose
sur la collection constituée grâce à l’application
de la loi sur le dépôt légal. En même temps
que celui des livres, l’Empire réorganise, en 1810, le
dépôt légal des estampes dans un esprit de surveillance
et de censure potentielle. Deux exemplaires, d’abord transmis
aux bureaux du ministère de l’Intérieur, étaient
ensuite reversés à la Bibliothèque impériale.
Quatre ans plus tard, ce sont cinq exemplaires qui sont exigés :
deux destinés à la Bibliothèque, dont un avant
la lettre ou, le cas échéant, en couleurs, le troisième étant
destiné à la Chancellerie, le quatrième au ministère
de l’Intérieur et le cinquième à la direction
de la Librairie. L’introduction en France de la lithographie
suscite une ordonnance, en 1817, qui assimile ce nouveau procédé d’impression
aux anciens en le soumettant aux mêmes exigences. Pendant toute
la période de production de Daumier, de 1830 à 1872,
le dépôt s’effectua régulièrement,
ce qui permit aux 4 000 lithographies de l’artiste d’entrer,
en double exemplaire, au Cabinet des estampes. Toutes de même
nature, ces épreuves appartiennent à un tirage liminaire,
sur papier blanc, de l’épreuve avec la lettre. L’obligation
du dépôt d’une épreuve avant la lettre est
malheureusement restée sans suite. Quelques spécimens
de ces très belles épreuves avant lettre, tirées à un
ou deux exemplaires, sont entrés à la Bibliothèque
nationale par le biais de dons ou d’acquisitions ultérieures,
venus compléter, au fil des années, la collection issue
du dépôt légal.

Achats et dons
En mars 1928, Jean Laran, le bibliothécaire du Cabinet des
estampes qui se chargea du classement chronologique des lithographies
de Daumier, grâce à la consultation systématique
des archives provenant du dépôt légal, rendant
ainsi possible la rédaction du catalogue raisonné par
Delteil, fit acheter, auprès du marchand d’estampes
Maurice Le Garrec, un ensemble exceptionnel de 92 épreuves
avant la lettre, avec les légendes manuscrites, reliées
en un volume connu sous le nom d’"album Laran",
qui constitue un des fleurons de la collection
.
Parmi les dons notables, il convient de mentionner celui d’Atherton
Curtis (1863-1943). Ce collectionneur américain, installé à Paris
en 1904, avait réuni une importante collection d’estampes
anciennes et contemporaines occidentales, mais aussi d’Extrême-Orient.
Ses goûts éclectiques ne le fermèrent à aucune
technique ni à aucune période, même s’il
montra un intérêt particulier pour la lithographie, à la
fois comme auteur (il publia, en 1927,
Some masters of Lithography puis,
en 1939, le catalogue de l’œuvre lithographié d’Isabey)
et comme collectionneur (il possédait un ensemble de 150 incunables
de la lithographie). Parmi les dix mille estampes réunies à la
fin de sa vie, les deux mille pièces d’Extrême-Orient
furent léguées en totalité à la Bibliothèque
nationale alors qu’un choix de 4 361 pièces fut effectué au
sein de la collection occidentale sur la base d’un catalogue
dressé par Curtis lui-même.
Le plan de ce catalogue est significatif de l’importance donnée à l’œuvre
lithographique de Daumier : à côté de l’Extrême-Orient,
des dessins, des estampes anciennes, des incunables de la lithographie, une
partie entière était consacrée à Daumier et Gavarni,
avant celle dévolue aux XIX
e et XX
e siècles. On sait que Curtis,
dont la générosité fut par tous soulignée, avait
constitué sa collection de Daumier dans le but de compléter
celle de la Bibliothèque nationale. Ainsi s’attacha-t-il à combler
quelques lacunes du fonds entré par dépôt légal
et surtout à rechercher des épreuves avant la lettre ou en
certificat de tirage, épreuves d’une qualité supérieure à celles
destinées au dépôt légal, qui furent achetées,
entre 1927 et 1932, comme l’indique son catalogue, chez les marchands
parisiens, parmi lesquels Le Garrec, Pillet et Prouté. Après
la mort de Curtis, en 1943, Jean Laran a choisi 200 épreuves parmi
les 655 réunies par le collectionneur. Elles entrèrent à la
Bibliothèque nationale, en même temps que l’ensemble du
legs Curtis, le 26 octobre 1949.