Daumier

Les expositions à la BnF
par Valérie Sueur-Hermel

 

L'exposition de 1934

Une exposition offrit en 1934 au public la possibilité de voir pour la première fois une belle sélection des pièces du Cabinet des estampes, à laquelle s’ajoutaient quelques prêts de collectionneurs particuliers. Elle se déroulait en même temps que celle de l’Orangerie où Paul Jamot et Charles Sterling avaient réuni peintures, aquarelles et dessins de l’artiste. Le but avoué de ses organisateurs, Paul-André Lemoisne, directeur du Cabinet des estampes et surtout Jean Laran, était de montrer à quel point Daumier "n’a jamais été plus peintre que dans ses lithographies". Ce fut le fil conducteur qui guida le "choix raisonné et assez étendu" qui allait permettre au public de "bien suivre l’évolution du grand artiste et surtout de mettre en valeur les qualités picturales de ses dessins sur pierre". La sélection des 334 lithographies fut l’affaire de Jean Laran, qui s’était livré peu de temps auparavant à l’exercice – de manière plus restrictive – pour son ouvrage Cent vingt lithographies de H. Daumier reproduites en fac-similé, paru en 1929.
 

 
Même si Lemoisne reconnaît volontiers que "l’œuvre lithographié de Daumier aurait suffi à lui seul à justifier l’exposition de la Bibliothèque", le parti pris des commissaires, à une époque où l’on n’hésitait guère à accumuler 430 numéros dans une exposition, a été de présenter les sculptures en rapport avec l’œuvre lithographié ainsi qu’une sélection de gravures sur bois. Ce dernier aspect des talents multiples de Daumier venait en effet de faire l’objet d’un catalogue de près de 1 000 numéros par Eugène Bouvy alors que les bustes en terre des années 1832-1833 qui servirent de modèles aux caricatures des célébrités du "juste-milieu" avaient récemment été coulés en bronze par les soins de Maurice Le Garrec. Cet ensemble considérable de près de 400 pièces était complété par une trentaine de documents d’archives relatifs à la vie et à l’œuvre de Daumier.
Les deux expositions conjointes contribuèrent à la popularité de l’œuvre. En 1938, Paul Valéry y faisait écho dans un texte qui établissait la filiation de l’art de Daumier avec celui d’autres "véritables créateurs", Michel-Ange et Rembrandt.
 

L'exposition de 1958

Il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’une deuxième exposition soit consacrée à Daumier par la Bibliothèque nationale. Vingt-quatre ans plus tard, l’occasion se présentait avec la célébration du cent cinquantième anniversaire de la naissance de l’artiste. Cet anniversaire n’aurait pas suffi à justifier une exposition aussi rapprochée de la précédente si elle n’était motivée par une avancée notable des recherches menées sur l’œuvre de Daumier. À Jean Laran succédait Jean Adhémar comme attaché volontaire à l’œuvre lithographié de l’artiste. Son nom était déjà cité par Lemoisne, en 1934, en qualité de rédacteur des notices du catalogue alors que, jeune débutant prometteur au Cabinet, il se faisait remarquer par "une compétence exemplaire". Sur la base du classement entrepris par son prédécesseur, il put rédiger l’inventaire de l’œuvre, publié en 1949 dans le tome cinquième de l’Inventaire du fonds français. Fort de cette expérience, il était tout naturellement désigné pour participer à l’organisation de l’exposition commémorative et à la réalisation de son catalogue, dont il rédigea les notices.
À l’instar de son aîné, il publiait une monographie sur Daumier quelques années avant l’exposition. Cet ouvrage, richement illustré, était le fruit de recherches entamées dès 1935 sur la chronologie des peintures. Car si les registres du dépôt légal et la publication dans les journaux ont pu faciliter la datation des lithographies, celle des peintures était beaucoup plus hasardeuse à établir, à tel point qu’en 1934 l’absence totale de datation des œuvres – à deux ou trois exceptions près – avait contraint les commissaires à adopter une présentation thématique. Comme l’annonce Julien Cain, administrateur général de la Bibliothèque nationale, dans la préface du catalogue de 1958, l’exposition était issue de ces recherches récentes et permettait pour la première fois de présenter dans une même continuité chronologique tous les modes d’expression de l’artiste : peintures, dessins, sculptures, lithographies et gravures sur bois ; le mérite d’Adhémar ayant été "d’avoir rapproché l’œuvre gravé et lithographié des dessins et des tableaux" nouvellement étudiés.



Le titre du catalogue, Daumier, le peintre-graveur, résumait parfaitement l’ambition de l’exposition qui, à côté de cent quinze lithographies, présentait vingt-cinq tableaux, réunis avec difficulté, comme le précise Julien Cain dans sa préface – ce que confirme la consultation du dossier administratif de l’exposition. Un grand nombre de dessins fut prêté par des collectionneurs, parmi lesquels Claude Roger-Marx, à qui était confié le soin d’analyser "le dessin de Daumier", en tête du catalogue. Jean Vallery-Radot, conservateur en chef du Cabinet des estampes, qui a assuré la direction de l’exposition, y présentait le peintre-graveur ainsi que le propos de l’exposition, précisant que les lithographies avaient été choisies "moins pour leurs sujets et leur caractère amusant, que pour leur valeur expressive et la force de leur dessin". La revanche du dessinateur sur le caricaturiste se confirmait avec les propos de Claude Roger-Marx : "Baudelaire ne se trompait pas quand il discernait dans son époque trois grandes écritures, et situait celui qu’on considérait encore comme un amuseur, à la même hauteur qu’Ingres et Delacroix."
 

Les autres rétospectives

L’importante rétrospective Daumier qui, après Ottawa et avant Washington, se tint au Grand Palais, à Paris, en 1999, fit magistralement écho à cette première tentative de 1958 ainsi qu’aux recherches initiées par Adhémar, à qui les commissaires rendaient un juste hommage. Tous les modes d’expression de l’artiste y dialoguaient afin de "faire découvrir le génie créateur de Daumier dans toute son étendue", ce que les spécialistes respectifs de chacun de ces domaines se sont tour à tour attachés à démontrer. Ségolène Le Men, qui en était commissaire, pour la partie concernant l’estampe, mise en avant comme "un art majeur pour Daumier", considère à juste titre la production lithographique de l’artiste comme le "fil d’Ariane" de son œuvre et de sa vie. C’est ce fil d’Ariane que la présente exposition s’est attachée à suivre.
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