CHRONIQUES DU CHAOS

Le monde ne devient ni plus chaotique, ni plus violent, bien que notre incapacité à le comprendre et à agir nous donne cette impression. Le monde n'est pas davantage devenu plus impitoyable qu'autrefois. Aussi faible que soit la représentation actuelle de la compassion et de l'engagement moral, elle est infiniment plus forte qu'il y a seulement un demi-siècle. Nous avons à peine conscience des bouleversements qu'a subis notre imagination morale depuis 1945, à cause du développement d'un langage et d'une pratique de l'universalisme moral, qui s'exprime surtout par une culture partagée des droits de l'homme. La télévision, quant à elle, mène la vie dure à l'indifférence et à l'ignorance. Enfin, l'armée des travailleurs sociaux et des activistes qui font office de médiateurs entre les diverses régions de notre monde gagne continument en force et en influence. Ils demeurent certes notre alibi moral, mais ils constituent aussi le biais d'engagements futurs, approfondis et faits pour durer. Aucun élément de l'émergence de cette conscience globale ne justifierait la moindre autosatisfaction. Mais rien, non plus, ne justifie la désillusion. 

Michael Ignatieff, L'Honneur du guerrier, Guerre ethique et Conscience moderne, 1998.
(traduit de l'anglais par Brice Matthieussent).