Miniatures Flamandes

L'ordre de la Toison d'or

par Michel Pastoureau. Texte intégral dans le catalogue de l'exposition.

 

Fondé à Bruges le 10 janvier 1430, l'ordre de la Toison d'or s'impose et devient rapidement célèbre grâce à la personnalité et la longévité de son fondateur, le duc Philippe le Bon. Le caractère pleinement européen de ses membres, le nombre limité d'élus et surtout le symbole même de la Toison d'or participent à sa réputation. Le choix de Jason et de la Toison, qui ne se réfère pas à la traditionnelle légende arthurienne, est particulièrement novateur pour l'époque. Il annonce la sensibilité et le goût de la Renaissance pour le monde et les symboles de l'Antiquité.

Bien qu'il prône l'exaltation de l’esprit chevaleresque et la défense de la religion chrétienne, l'Ordre de la Toison d'or répond avant tout à des motivations politiques. Le duc Philippe le Bon cherche à s'attacher une clientèle de seigneurs, en premier lieu ceux de ses nombreuses possessions, en restaurant à travers son ordre les notions de fidélité, de service et d'honneur. Le luxe dont sont entourées les cérémonies, assure aux membres et notamment au duc de Bourgogne un prestige international qui lui permet de renforcer le lien dynastique entre ses divers états et d'asseoir sa domination sur ses terres mais aussi vis-à-vis du roi de France et de l'Empereur du Saint Empire romain germanique.
À première vue, l’ordre de la Toison d’or, institué n’est guère différent des ordres princiers qui l’ont précédé ni de ceux qui vont le suivre et qu’il va inspirer. Il s’agit pour le duc de Bourgogne de réunir autour de sa personne la noblesse de ses différentes possessions, vastes et dispersées. Pour ce faire, il puise à tous les modèles, y compris dans les projets d’ordre dus à son père et à son grand-père (la Toison d’or a en fait une longue préhistoire). Il innove peu, mais il fonde une sorte d’ordre archétypal, banalement placé sous la protection de la Vierge et de saint André.

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Défendre la religion, servir le prince, obéir au code de l’honneur et des vertus chevaleresques : en effet, cela n’est pas neuf. Dès lors, pourquoi un tel succès ? Pourquoi cet ordre est-il si rapidement devenu le plus illustre ? À ces questions il est impossible d’apporter une réponse univoque. On observe cependant que, dès l’origine, tout a joué en faveur de cet ordre nouveau, à commencer par le prestige de son fondateur, par le caractère pleinement européen de ses États et par le contexte politique dans lequel l’ordre est apparu. Le fait que le collier de la Toison d’or ait longtemps été conféré avec parcimonie (24 puis 30 chevaliers seulement) et que ses statuts aient été pour les chevaliers réellement contraignants lui a valu un renom certain. Ses liens étroits avec la religion (les chapitres se tiennent dans des églises, les chevaliers sont assis dans des stalles comme les chanoines, la messe est l’élément essentiel de la cérémonie) lui apportent également une forte légitimité. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs.
Le véritable coup de génie, en effet, a probablement été de placer cet ordre nouveau sous le symbole de la Toison d’or, conquise en Colchide par Jason et par les Argonautes. Même si, quelque temps plus tard, le personnage biblique de Gédéon s’est substitué à Jason, le premier choix, celui du héros de la mythologie grecque, a placé d’emblée l’institution nouvelle dans la lignée et l’atmosphère d’un mythe fondateur. C’est là un choix novateur, judicieux et pleinement efficace car, pour la première fois depuis trois siècles, la légende arthurienne connaît, à l’horizon des années 1430, une éclipse passagère, tandis qu’avec elle décline l’image d’une certaine chevalerie, celle de la Table ronde, de Lancelot, de Gauvain, de Perceval, chevaliers exemplaires qui ont fait rêver toute l’aristocratie occidentale pendant une dizaine de générations, mais chevaliers désormais fatigués et dont les aventures font moins rêver qu’autrefois. Les temps sont mûrs pour des héros et des mythes nouveaux. La Toison d’or peut désormais remplacer le Graal. L’idée reste la même – celle d’une quête –, mais le symbole correspond davantage aux valeurs du moment, qui tendent à faire de la chevalerie une invention non plus du roi Arthur mais des Grecs. C’est du reste vers eux que se tournent les préférences du duc Philippe qui, aux dires de David Aubert, avait « dès longtemps accoutumé de journellement faire devant lui lire les anciennes histoires ».

Insignes et emblèmes de l'ordre

Comme les armoiries et les devises des ducs et de leur entourage, avec lesquelles ils se confondent parfois, les insignes et les emblèmes du nouvel ordre de chevalerie sont nombreux et unis par plusieurs thématiques fortes et récurrentes : le feu, l’Orient, la quête. Certains sont stables, d’autres plus éphémères, mais ce qui compte, c’est le répertoire d’ensemble. Tout est choisi pour lier les différents éléments entre eux et pour associer ou confondre les emblèmes du prince, ceux de sa maison, ceux de ses États ou du parti bourguignon et ceux de l’ordre de chevalerie. Le fusil, par exemple, est tout ensemble une devise de Philippe le Bon et un emblème de la Toison d’or. En outre, plastiquement, il rappelle le rabot de Jean sans Peur et le B de Bourgogne ; ce B qui se retrouve également dans les cornes du bélier de la Toison et qui peut même se lire de nouveau dans le mystérieux chiffre aux deux E liés employé par le duc après la chute de Constantinople, en 1453.
Mais, en amont, le rabot de Jean sans Peur n’avait pour raison d’être que le choix par son ennemi Louis d’Orléans d’un bâton noueux comme devise figurée, bâton qu’il voulait raboter. Partant de l’ordre et de son institution en 1430, il faut donc remonter plus haut, toujours plus haut, car un emblème ne vient jamais seul : il répond toujours à un autre emblème, s’inscrit dans une panoplie, un répertoire, une filiation. Il ne prend tout son sens, il ne « fonctionne » pleinement que pour autant qu’il prend place dans un système emblématique plus large et se trouve associé ou opposé à d’autres emblèmes, voisins, parents, amis ou ennemis.
D’où la multiplicité et la souplesse des formules. Deux badges répétés en séquence alternée forment un collier –  c’est le cas du fusil et de la pierre à feu pour la Toison d’or –, mais chacun d’eux, associé à un « mot », peut constituer une devise. Et cette devise vient compléter des armoiries pour emblématiser un duc, un couple ducal, une dynastie. Un même élément, le fusil par exemple, peut prendre place dans le collier, dans le badge et dans la devise, tout en devenant un simple périmètre à l’intérieur duquel prennent place les armoiries. C’est le cas, spectaculaire, sur certaines tentures et couvertures conservées dans le butin suisse des guerres de Bourgogne de 1474-1477 : les grandes armes ducales y sont enfermées dans un écu en forme de fusil. Tout est possible dans cette emblématique bourguignonne extraordinairement inventive et débridée. C’est un système ouvert et polysémique, rempli d’échos, de soupapes, de lectures à différents niveaux. C’est aussi un véritable programme dynastique, politique, artistique et religieux qui, pour l’essentiel, attend encore ses historiens.

Jason remplacé par Gédéon

Bien avant l’institution de l’ordre de la Toison d’or, l’histoire de Jason et des Argonautes est présente à la cour de Bourgogne. Dès 1393, Philippe le Hardi fait l’acquisition d’une tapisserie en deux pièces racontant les aventures de Jason et des Argonautes. Celles-ci constituent en outre le début obligé de la plupart des versions de l’Histoire de Troie, chronique universelle et texte vedette de la production littéraire des années 1400. Enfin, le désir de venger l’expédition désastreuse de Nicopolis incite à chercher en Jason et ses compagnons des modèles. Bien que son nom ne fût jamais cité dans les statuts de 1431, Jason était dès l’origine pensé comme le patron naturel de l’ordre de la Toison d’or, mais le chancelier Jean Germain le fit remplacer par Gédéon, voyant en lui un héros païen, traître à sa parole, et donc impropre à servir de modèle à des chevaliers qui se proposaient de défendre la vraie foi. Philippe le Bon, cependant, semble avoir intimement préféré Jason.

Personnage biblique, juge d’Israël, protégé de Dieu, Gédéon n’est devenu patron de l’ordre de la Toison d’or que par raccroc. Ce rôle fut en effet d’abord dévolu à Jason, puisque l’histoire des Argonautes servait de référence mythologique à l’institution de l’ordre. Mais, dès le premier chapitre, tenu à Lille en 1431, le chancelier Jean Germain fit remarquer que le choix de Jason était un mauvais choix, ce héros ayant renié sa parole envers Médée (il avait promis de l’épouser si elle l’aidait à s’emparer de la toison). Jason ne pouvait donc servir d’exemple à des chevaliers pour qui le respect de la foi jurée était le premier des devoirs. Le thème de la toison ayant déjà largement été mis sur le devant de la scène, les colliers avec leur pendentif au bélier ayant déjà été fabriqués, il fallut trouver rapidement un autre héros ayant un rapport quelconque avec une toison. Ce n’était pas facile, mais l’ingénieux Jean Germain proposa Gédéon, héros biblique de second plan dans l’histoire duquel les traditions médiévales retenaient surtout l’épisode d’un miracle concernant une toison animale : pour prouver à Gédéon incrédule qu’il l’avait choisi comme sauveur d’Israël, Dieu fit que cette toison étendue sur le sol restait sèche quand toute la terre alentour était humide et au contraire devenait mouillée quand la terre restait sèche (Juges VI, 36-40). La scolastique interprétait ce miracle comme le symbole annonciateur de la maternité virginale de Marie, par ailleurs protectrice de l’ordre.
Philippe le Bon mit de longues années à se rallier définitivement aux vues du chancelier Germain. Mais, en 1448, il commanda une somptueuse tapisserie de huit pièces consacrée à l’histoire de Gédéon. Jason revint toutefois un moment sur le devant de la scène, en 1453-1454, dans les mois qui suivirent la chute de Constantinople et lors du banquet du Faisan. Les vœux de croisade qui y furent prononcés s’harmonisaient mieux avec l’histoire de Jason qu’avec celle de Gédéon, mais ce fut de courte durée : Gédéon reprit le pas sur son rival à la fin du règne de Philippe et pendant toute la durée de celui de son fils Charles.
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