Bruges est le centre névralgique de la production de manuscrits enluminés dans les Pays-Bas méridionaux. Dès les années 1380-1390, le nombre de manuscrits enluminés produits dans la Venise du Nord atteste la réputation et la vitalité de cette plaque tournante du commerce international, milieu cosmopolite où se produisent et s’échangent des biens de luxe.
C’est là que se concentrent la plupart des groupes d’enlumineurs actifs entre 1380 et 1420, dits « pré-eyckiens » car ils précèdent le célèbre peintre Jan Van Eyck.
Confrontés à une demande croissante, ils mettent au point des procédés de rationalisation qui permettent d’accélérer le rythme de production. La génération suivante utilisera les mêmes méthodes de travail, puisant des compositions chez ses prédécesseurs mais renonçant à leur liberté d’exécution : les Maîtres aux Rinceaux d’or développent un art conventionnel et répétitif, au moment même où une révolution picturale sans précédent dans la peinture occidentale est en train de balayer l’art gothique international, avec des innovateurs de la stature de Robert Campin, Jan van Eyck et Rogier van der Weyden. L’influence de Van Eyck est sensible dans l’enluminure brugeoise, mais il s’agit d’un épiphénomène, qui ne peut rivaliser – quantitativement du moins – avec la pléthore de manuscrits produits dans le style Rinceaux d’or.
Sous le mécénat de Philippe le Bon, les enlumineurs brugeois font preuve d’une grande activité. Les débouchés sont tels que des étrangers, attirés par les potentialités du marché, s’installent en ville ou tentent à tout le moins d’y écouler leur production.
Willem Vrelant, ses imitateurs le Maître de la Vraie cronicque descosse ou le Maître de la Chronique de Pise, son principal concurrent le Maître de l’Alexandre de Wauquelin, Loyset Liédet, et, dans son sillage le Maître d’Antoine de Bourgogne ou le Maître du Hiéron, un nouveau venu, le Maître aux mains volubiles, héritier de Liédet, comme l'est aussi le Maître de Marguerite d’York, le Maître de la Chronique d’Angleterre, ou encore Philippe de Mazerolles… tous ces peintres de livres font partie d’un vaste réseau professionnel et nouent des collaborations. Ils finissent leur carrière au moment où s’élabore dans les Pays-Bas méridionaux le style « ganto-brugeois
», dernier avatar du réalisme flamand avant l’évaporation de l’enluminure en tant que médium artistique. Les Brugeois jouent un rôle capital dans l’émergence de cette nouvelle manière, qui se démarque par ses bordures en trompe-l’œil et ses tableautins rivalisant de réalisme et de précision avec la peinture de chevalet. À cette remarquable génération de transition appartiennent des peintres aussi doués que le Maître du Livre de prières de Dresde et le Maître d’Édouard IV.
Cette avalanche indigeste de maîtres à noms de convention illustre bien tout le paradoxe de la situation brugeoise. Un nombre considérable de manuscrits peut y être localisé, de nombreux enlumineurs y travaillent et c’est l’une des villes les mieux documentées des anciens Pays-Bas méridionaux. Et pourtant, en dépit de cette abondance d’informations, très peu d’œuvres ont pu être rendues à des artisans documentés.