Miniatures Flamandes

Mécènes et commanditaires

d'après Céline Van Hoorebeeck. Texte intégral dans le catalogue de l'exposition.

 

 
Commandes de la maison ducale ou de la haute noblesse bibliophile, manuscrits enluminés à la demande du patriciat urbain, de membres du clergé, d'administrations et d'institutions laïques ou religieuses : l'assise de la clientèle est aussi large et étendue que sont diverses les réalisations issues des ateliers des enlumineurs. Au-delà du patronat princier et aristocratique, c'est aussi – et peut-être surtout – grâce à ce public-là que l'art de la miniature flamande a pu connaître une telle floraison.

Mécénat des ducs de Bourgogne

Le développement sans précédent de l'enluminure aux Pays-Bas méridionaux dans les années 1440-1450 est intimement lié à l'engouement profond et durable manifesté par Philippe le Bon envers le livre. Le Grand duc d'Occident a mené une politique ambitieuse d'accroissement de la librairie de Bourgogne dont son grand-père Philippe le Hardi avait posé les premiers jalons. Pour enrichir sa collection, il a sollicité les compétences de nombreux enlumineurs et autres artisans du livre installés dans les pays de par-delà. Quand ils ne sont pas tout simplement restés anonymes, nombre de ces miniaturistes au talent sans doute inégal n'existent plus que par une mention dans une pièce d'archives en rapport avec leur intervention dans un livre aujourd'hui disparu ou non identifié. Les aléas d'une documentation capricieuse ont toutefois permis à quelques enlumineurs d'entrer dans l'histoire de la miniature flamande : Willem Vrelant, Loyset Liédet, Philippe de Mazerolles et Jean Le Tavernier ou encore Simon Marmion, Jean Miélot, Jean Hennecart et Liévin van Lathem. On leur doit quelques chefs-d'oeuvre réalisés à la demande de Philippe le Bon qui ont assuré la renommée d'une bibliothèque décrite avec emphase comme la « plus riche et noble librairie du monde ».

Une propagande éditoriale

Le patronage princier, et celui de Philippe le Bon en particulier, a joué un rôle fondamental dans l'extraordinaire floraison de l'art de la miniature flamande. Quelques chefs-d'oeuvre exécutés à sa demande répondent clairement aux visées politiques d'un prince à la tête d'une mosaïque de territoires sur lesquels il entend affirmer sa légitimité et justifier sa souveraineté tout en fédérant les milieux dirigeants. Les Chroniques de Hainaut (1448), l'Histoire d'Alexandre (1448), le Roman de Girart de Roussillon (après 1448), les Chroniques de Jérusalem abrégées (après 1455) ou les Chroniques et conquêtes de Charlemagne (1460) s'inscrivent ainsi dans ce qui s'apparente à une véritable propagande éditoriale. Plus largement, les commandes ducales portent sur l'enluminure de textes très variés et destinés à d'autres usages : littérature didactique, de chasse, de morale ou de romans de chevalerie, sans oublier la piété et la religion.
Cet attrait marqué pour le livre a été partagé par Charles le Téméraire, fils et successeur de Philippe le Bon, et par les membres de la famille ducale, à tel point que le goût pour le livre enluminé, érigé en véritable tradition familiale, a sans nul doute largement contribué à donner à la maison de Bourgogne une identité culturelle propre.

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Dépassant largement le cercle familial, la librairie montée par Philippe le Bon donne le ton tant en matière littéraire qu'esthétique. Elle impose un certain modèle de bibliothèques, composées majoritairement de textes en français, et s'articulant autour d'un tronc commun constitué d'ouvrages historiques, didactiques et littéraires. Sont privilégiées les oeuvres de cour, sous la forme de manuscrits richement enluminés de préférence à son homologue imprimé.

Louis de Gruuthuse : un bibliophile averti

Ce type de librairie s'est vu largement repris par des aristocrates bourguignons qui entreprennent de monter leurs propres collections. Un nom s'impose : Louis, seigneur de Gruuthuse et chevalier de la Toison d'or († 1492), est le plus important commanditaire de manuscrits enluminés après Philippe le Bon. Sa bibliothèque supporte la comparaison avec celle du duc. Il fait appel à certains miniaturistes et copistes sollicités pour des commandes princières – Vrelant, Liédet, Van Lathem, Hennecart, Aubert, du Chesne – et l'orientation littéraire de sa collection est sensiblement la même que celle de la librairie de Bourgogne.
Outre Louis de Gruuthuse, des aristocrates bourguignons ont marqué un intérêt certain pour le livre à peintures, comme Jean de Créquy ou Jean de Wavrin. Certaines familles ont formé de véritables lignées de bibliophiles, le goût des livres enluminés se transmettant de père en fils, à l'image des Croÿ, Lalaing, Lannoy, Clèves, Luxembourg, et autres Nassau.

Une clientèle très diversifiée

Au-delà du mécénat aristocratique et princier, les enlumineurs ont pu compter sur une autre type de clientèle : des individus de plus modeste extraction qui évoluent dans les coulisses du pouvoir, des personnages fréquentant la cour, de petite ou moyenne noblesse, de robe ou d'épée, nouvellement acquise ou plus ancienne, et même des fonctionnaires de l'Etat bourguignon, comme Antoine et Guillaume Rolin, les fils du célèbre chancelier. Outre cette clientèle laïque, de nombreux membres du clergé sollicitent les ateliers de miniaturistes, à l'instar des évêques « bourguignons » Jean Chevrot, Guillaume Fillastre et Ferry de Clugny.
De très nombreuses réalisations furent encore effectuées pour ce qu'on a coutume d'appeler la bourgeoisie urbaine, un groupe social difficile à définir avec précision. Le patriciat des villes a, en effet, très largement contribué à la vitalité du secteur du livre en confiant aux miniaturistes la réalisation d'un type d'ouvrage qui a connu un succès retentissant aux XVe-XVIe siècles, le livre d'heures. Ces recueils, qui rassemblent les prières et rituels, rythment les heures de la journée et le calendrier de l'année selon l'Eglise catholique.
Facilement déclinable dans ses textes comme dans sa décoration, cet ouvrage de dévotion personnelle produit en masse à la fin du Moyen Âge se prêtait à toutes les envies et était accessible à toutes les bourses selon la qualité – éminemment variable – et le délai d'exécution souhaités. Si le livre d'heures reste indubitablement le genre d'ouvrages le plus commandé par la bourgeoisie, les miniaturistes se sont sollicités pour la décoration de textes des plus divers, qu'ils soient littéraires, historiques ou religieux.
Enfin, de nombreux manuscrits à miniatures furent commandés par des autorités publiques et des instances officielles, qu'il s'agisse de collectivités laïques (chambres de rhétorique, guildes, administrations centrales ou locales, universités) ou religieuses (confréries, hôpitaux et autres organisations caritatives). Chartes et privilèges des villes, règles monastiques, livres de confrérie, cartulaire de corporations, droits et ordonnances… autant d'ouvrages enluminés, trop longtemps délaissés au profit du patronage « de cour ».
Commander des manuscrits enluminés n'est plus l'apanage de l'aristocratie. Les miniaturistes ont une clientèle bien plus large qu’on ne le pense traditionnellement, faite de bourgeois, de fonctionnaires ou d'administrations.
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