Jean Wauquelin remettant à Philippe le Bon sa traduction d’« un miroir aux princes »
Gouvernement des princes
Le Maître des Privilèges de Gand et de Flandre, Tournai et Mons (?), entre 1450 et 1452.
Parchemin, 352 f., 435 × 305 mm, 1 miniature
Bruxelles, KBR, ms. 9043, f. 2
© Bibliothèque royale de Belgique
Le prologue (f. 1-1 vo) et le colophon (f. 350) de ce codex signalent que Jean Wauquelin, résidant à Mons, a traduit en français le traité politique De regimine principum, du philosophe et théologien Gilles de Rome (Aegidius Romanus), pour Philippe le Bon en 1450. Dans un document daté du 5 avril 1452, le duc ordonne que son capitaine général et bailli de Hainaut de 1434 à 1458, Jean de Croÿ, seigneur de Chimay, soit remboursé de paiements effectués à Wauquelin pour les initiales, les décorations marginales et la reliure du volume. La copie du texte serait due probablement à Jaquemart Pilavaine.
Les armes et la devise du duc de Bourgogne se retrouvent dans la bordure de la miniature frontispice. La scène montre Jean Wauquelin, agenouillé, présentant sa traduction à Philippe le Bon en présence de ses courtisans. La peinture reproduit de façon assez fidèle la miniature de présentation attribuée à Rogier Van der Weyden dans les Chroniques de Hainaut, commencées pour le duc en 1446 (Bruxelles, KBR, ms. 9242). Mais, alors que cette dernière est une évocation presque naturaliste de ce qui semble être un événement historique, la première, qui est de la main du Maître des Privilèges de Gand et de Flandre, se veut plutôt une représentation, quasiment stéréotypée, d’une cérémonie officielle servant à affirmer publiquement l’autorité et le pouvoir du duc. Par contraste avec la miniature des Chroniques, le seul personnage réellement reconnaissable dans le frontispice du traité de Gilles de Rome est Philippe le Bon. Tous les autres protagonistes originaux de la scène ont été remplacés par des physionomies anonymes. En outre, dans les Chroniques, Charles le Téméraire est représenté comme un adolescent, alors que dans le Gouvernement des princes, le personnage qui lui correspond est semblable en taille et en apparence à ceux qui l’entourent. Deux des témoins de la scène, à la droite de Jean de Croÿ dans la miniature des Chroniques, créent une cassure dans le plan de la peinture en regardant vers l’extérieur et en cherchant, dirait-on, un contact avec le spectateur. Dans la dédicace de Gilles de Rome, en revanche, ils regardent le personnage agenouillé devant Philippe le Bon sans s’interposer entre le spectateur et le sujet. La tendance du Maître des Privilèges de Gand et de Flandre à marier un certain esthétisme médiéval avec les avancées spatiales et plastiques des peintres de chevalet paraît également évidente dans la miniature du Gouvernement des princes. D’une part, l’artiste a remplacé le baldaquin de velours qui se trouve au-dessus du duc dans le frontispice des Chroniques par un brocart d’acanthes peut-être plus somptueux mais d’apparence plus mate. D’autre part, il a choisi de mettre l’accent sur les volumes en éliminant les motifs qui, dans la miniature des Chroniques, embellissent les vêtements portés par Philippe le Bon et trois des huit hommes placés à sa gauche. Il a aussi supprimé les volets en bois pour permettre une large ouverture sur un paysage de champs séparés par des haies, avec des tourelles rassemblées sous un firmament bleu foncé que parsèment des étoiles dorées. Si Rogier Van der Weyden avait réussi à montrer un événement réel, le Maître des Privilèges de Gand et de Flandre a surtout cherché à mettre en image des idées et des valeurs abstraites, mais universelles : l’incarnation de l’autorité dans la personne du souverain, la reconnaissance de cette autorité par ses conseillers et l’expression de ce pouvoir à travers la chose écrite. La valeur universelle de ce dernier point est soulignée par l’apparence différente du livre dans les deux miniatures. Dans les Chroniques, Jean Wauquelin offre humblement un volume fermé qui invite le spectateur à le voir comme un objet. Dans le traité de Gilles de Rome, il tient le codex ouvert et attire l’attention du duc sur le contenu du livre, un glissement qui met le texte en valeur. En d’autres termes, la décision de charger le Maître des Privilèges de Gand et de Flandre de peindre le frontispice de Bruxelles invite à penser que Philippe et ses contemporains accordaient à des institutions et à des idéaux durables autant d’importance, sinon plus, qu’aux individus mortels qui les incarnent si brièvement.
 
 

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