Crucifiement du coeur sur le bois de la croix sous le regard de René d’Anjou
Armoiries, emblèmes et devises de Philippe le Bon et d’Isabelle de Portugal (vers 1455-1458)
René d’Anjou, Le Mortifiement de vaine Plaisance
Jean Le Tavernier, enlumineur, Pays-Bas méridionaux, vers 1460-1465 (entre 1455 et 1467).
Parchemin, I + 210 + II f., environ 275 × 200 mm, 9 miniatures
Provenance : Isabelle de Portugal et/ou Philippe le Bon
Bruxelles, KBR, ms. 10308, f. 1
© Bibliothèque royale de Belgique
C’est en 1455 que René d’Anjou – le « bon roi René » – rédigea « en langaige commun » pour « povoir faire fructifier les simples gens lays » cette allégorie morale, dédiée à son confesseur, Jean Bernard, archevêque de Tours entre 1441 et 1466. Le Mortifiement de vaine plaisance décrit le parcours initiatique de l’Âme, représentée au début du livre alors qu’elle s’adresse à Dieu pour se lamenter sur l’état de son coeur, attiré par la « fange et ordure de vaine plaisance », les vanités du monde d’ici-bas. Tout à son désespoir, elle est rejointe par deux femmes qui se proposent de l’aider et de la « radreschier en bon chemin ». La première, de noble apparence, porte une épée au-dessus de la tête : c’est Crainte de Dieu, armée de Divine justice ; l’autre, Contrition, « nue jusqu’aux reins » tient un petit fouet à la main et bat sa coulpe. Après avoir édifié l’Âme en lui contant trois paraboles, elles se saisissent de son coeur pour l’emmener dans un jardin occupé par quatre dames richement vêtues. Décidées à purifier l’organe malade, Foi (« Ferme Foy »), Espérance (« Vraye Esperance ») et Charité (« Souveraine Amour »), personnifications des vertus théologales, le clouent sur le bois de la Croix, tandis que Grâce divine lui donne un coup de lance qui l’expurge définitivement de toute « vaine plaisance ». Le coeur blessé peut être rendu à l’Âme, qui remercie son Créateur par des prières de louange.
Le texte, propagé d’abord dans l’entourage direct du bon roi René, connut une diffusion assez restreinte en dehors de celuici, essentiellement dans des cours princières. Treize copies en sont connues. L’exemplaire de Bruxelles a été réalisé peu de temps après la rédaction du texte, sans doute pour Isabelle de Portugal, dont les armes figurent dans le bas de page du frontispic. Si son iconographie s’écarte en plusieurs endroits des manuscrits français, il serait exagéré de prétendre que l’exemplaire de Bruxelles instaure une tradition iconographique propre aux anciens Pays-Bas méridionaux. L’exemplaire de Cambridge (FM, ms. 165) peint par Loyset Liédet pour Pierre de Luxembourg, chevalier de la Toison d’or, n’en est pas inspiré, mais réinterprète librement le texte du roi René. Celui de Paris (BNF, Mss, fr. 19039), en revanche, daté de 1514, est fortement marqué par l’empreinte du manuscrit bruxellois. Il a été copié par un prêtre de Varogne, dans le Doubs, pour un « Monsieur Flagy », mais ses enluminures sont flamandes.
L’avant-dernière miniature du cycle bruxellois – le crucifiement du coeur sur le bois de la croix – illustre bien l’originalité de ce nouveau programme. Alors que le cycle français se concentre sur l’acte purificateur lui-même, l’action est située ici dans un jardin clos, ceint d’un haut mur de briques creusé d’une porte. Un personnage passe la tête : c’est l’auteur, René d’Anjou, reconnaissable à sa couronne, qui assiste à la scène, accompagné de Crainte et de Contrition, dans la partie gauche de l’image. Ces nouveaux détails sont inspirés du chapitre qui précède directement la miniature, l’auteur condensant dans un même lieu et en un même instant des épisodes distincts du récit, selon un mode de faire qu’on retrouve chez le concepteur du cycle original, Barthélemy d’Eyck, le peintre du roi René. L’enlumineur flamand s’est-il inspiré d’un modèle existant ? Ou au contraire l’originalité de son cycle d’illustration repose-t-elle sur une lecture active du texte ? Il est impossible, dans l’état actuel des connaissances, de trancher.
 
 

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