Crucifixion
Livre d’heures
les Maîtres de Guillebert de Mets, enlumineurs, Pays-Bas méridionaux, Gand, vers 1420-1430.
Parchemin, I + 154 f., environ 200 × 130 mm, 3 miniatures à pleine page
Bruxelles, KBR, ms. 10772, f. 13 vo
© Bibliothèque royale de Belgique
Il est difficile de savoir à quelle ville était destiné ce livre d’heures en latin et en néerlandais. L’usage liturgique des petites heures de la Vierge est très proche de celui de Sainte- Gudule de Bruxelles. La patronne de cette église, qui est également celle de la ville, est mentionnée dans les litanies, et saint Géry, un saint cambrésien également vénéré dans la cité brabançonne, apparaît dans le calendrier, dont une analyse attentive montre cependant la présence insistante de saints gantois, tels Bavon (1/10), Liévin (12/11), Landoald (14/6) ou Macaire, qui apparaît même à deux reprises (7/4 et 9/5). Rien ne permet d’expliquer pour l’instant cette ambivalence.
Le manuscrit contient les prières et offices usuels, mais il lui manque une section de suffrages, ces prières aux saints souvent si utiles pour en préciser l’origine ou la destination. L’office des morts ne compte qu’un nocturne, ce qui ne permet pas non plus d’en déterminer l’usage. Dans son état lacunaire actuel, le manuscrit possède encore trois miniatures à pleine page, ainsi que neuf folios de texte munis d’une décoration marginale. Certaines peintures originales ont probablement disparu, comme celles qui devaient introduire les heures du Saint-Esprit et l’office des morts. Il était facile de les ôter puisqu’elles ne faisaient pas partie intégrante des cahiers, étant peintes sur des folios isolés insérés entre les pages de texte, selon une pratique assez courante en Flandre au xve siècle.
Une Crucifixion ouvre les petites heures de la Croix, l’un des principaux offices du livre d’heures. L’enlumineur a peint le moment dramatique du coup de lance et le récit fabuleux propagé par la Légende dorée. À gauche, l’aveugle Longin, qui porte le coup, sera guéri de sa cécité par une goutte de sang jaillie du corps du supplicié ; de l’autre côté se tient le centenier converti après la mort du Christ et dont la profession de foi (Vere Filius Dei erat iste) est inscrite dans une banderole qu’il tient dans la main droite. De part et d’autre du crucifié, les deux larrons – le bon et le mauvais – sont ligotés à des croix en tau, les bras passés derrière leur traverse. Ils ont les yeux bandés, les jambes brisées au-dessus des genoux et ils viennent de rendre l’âme : celle du bon larron, à gauche, est recueillie par un ange, tandis que celle du mauvais, arrachée par un diablotin rouge, est extraite de la scène centrale pour être expédiée dans la bordure, vers les enfers. Des anges en prière volettent dans cet espace marginal, l’aile de celui de droite débordant largement sur la scène centrale. Les points de contacts entre ces deux zones sont multiples : dans le haut de la composition, Dieu le Père, dans une nuée, passe la tête hors du cadre et les lances des soldats outrepassent aussi largement l’encadrement du tableautin.
De toute évidence, la page a été conçue comme un tout et l’enlumineur de la scène historiée est également celui qui s’est chargé de la décoration marginale puisque les espaces se chevauchent et que leurs couleurs principales sont parfaitement harmonisées. On peut attribuer ces miniatures à l’un des Maîtres de Guillebert de Mets, celui que nous appelons le « Maître B ». Cet artisan, probablement actif à Gand, est aussi l’auteur des miniatures du second volume de la Cité de Dieu de Gui Guilbaut (Bruxelles, KBR, ms. 9006).
Le livre d’heures de Bruxelles se distingue par la richesse iconographique de ses marges, qui sont habitées d’animaux – cigognes, lièvres, sangliers – et de personnages occupés à des activités de divertissement : fauconniers, jongleurs et acrobates, joueurs de trompettes et de cornemuse, parmi lesquels de nombreuses figures mi-homme mi-animal se fraient un passage dans une végétation luxuriante. À droite, un homme vêtu de rouge est juché sur des échasses tandis que, dans le bas de la page, deux compères agenouillés ou accroupis, armés de battoirs, pratiquent un jeu avec des boules qu’ils tentent de pousser à travers un anneau placé sur une terrasse. Ce jeu s’apparente au billard de terre ou au beugelen encore pratiqué de nos jours dans le Limbourg.
Une Crucifixion presque identique se retrouve dans d’autres livres d’heures attribués aux Maîtres de Guillebert de Mets, telles les Heures de Marguerite d’Escornaix (Bruxelles, KBR, ms. IV 1113, f. 124), celles de Bologne (BU, ms. 1138, f. 25 vo) ou celles du Vatican (BAV, ms. Ottob. lat. 2919, f. 25 vo). Dans le milieu campinien, la représentation expressive des larrons s’observe déjà dans le Triptyque Seilern (Londres, CIG, inv. no 1) et dans le Bon larron de Francfort (SKI, inv. no 886), partie d’un monumental triptyque aujourd’hui disparu, dont le souvenir s’est perpétué dans une copie tardive conservée à Liverpool (WAG, inv. no 39). Mais la source d’inspiration de la miniature de Bruxelles pourrait être parisienne, les Maîtres de Guillebert de Mets ayant fréquemment recours à des compositions en vogue dans la capitale française. Pour certains spécialistes, ces emprunts s’expliqueraient par le fait qu’ils auraient eu accès à des oeuvres ou à des modèles parisiens par le biais de la librairie de Bourgogne. Un bel exemple de « manuscrit-relais » pourrait être les Heures dites de Joseph Bonaparte (Paris, BNF, Mss, lat. 10538), un ouvrage enluminé par le Maître de la Mazarine et complété par un des Maîtres aux rinceaux d’or sans doute au moment où il entra dans les collections de Philippe le Bon. Plusieurs de ses compositions ont en effet été recyclées par les miniaturistes du groupe Mets. Cette hypothèse ne devrait toutefois pas en exclure une autre : que certains membres du groupe aient pu, à un moment, séjourner à Paris et entrer en contact direct avec le milieu particulièrement bouillonnant des années 1410.
 
 

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