Le chevalier d’Angleterre gravit le mont Canigou, où Palestine, soeur de Mélusine, garde le trésor d’Élinas, son père
Mélusine, transformée en dragon, survole le château de Lusignan
Coudrette, Roman de Mélusine
les Maîtres de Guillebert de Mets, enlumineurs, Pays-Bas méridionaux, Grammont (écriture), Tournai ou Gand (?) (enluminure), vers 1420-1430.
Parchemin, II + 132 + II f., environ 275 × 200 mm, 16 miniatures à mi-page
Paris, Bibliothèque nationale de France, Mss, fr. 12575, f. 86,
© Bibliothèque nationale de France
Le Roman de Mélusine rapporte la légende médiévale de la fée Mélusine, fille du roi d’Écosse Élinas et fondatrice de la famille poitevine de Lusignan. À la demande du célèbre bibliophile Jean de Berry, qui était également comte de Poitou, Jean d’Arras acheva en 1392-1393 une Noble histoire de Lusignan, version en prose de ce récit légendaire. C’est probablement ce texte qui fut versifié dans les années 1400 par un certain Coudrette, inconnu par ailleurs, pour le compte du seigneur de Parthenay, un descendant des Lusignan. Ce texte connut un certain succès, dont témoigne le présent manuscrit, l’un des rares exemplaires illustrés, parmi une vingtaine de copies conservées.
Le manuscrit est ouvert sur la miniature représentant le chevalier d’Angleterre, l’épée brandie dans la main droite, en train de gravir le mont Canigou, où Palestine, soeur de Mélusine, veille, un petit chien blanc assis sur ses genoux, sur le trésor de son père, Élinas. Les flancs de la colline sont peuplés de lapins qui vont et viennent dans leur garenne. Un ours à l’affût dresse la tête, prêt à affronter l’intrus en armes. À droite, caché dans un creux du terrain, un cerf est couché sur le sol. Derrière lui, le dragon qui doit occire le preux a déjà sorti la tête de son antre. Il ne correspond pas à la description donnée par le texte (« une bête sans nez, avec un seul oeil au milieu du front »), mais appartient à la race des monstres peuplant ordinairement les marges des manuscrits des Maîtres de Guillebert de Mets. Le paysage vallonné est ponctué d’arbres palmés et se détache sur un fond argenté, recouvert d’un léger lavis rouge dans sa partie supérieure. Il s’agit là aussi de traits caractéristiques des Maîtres de Mets, qu’on a parfois appelés pour cette raison Maîtres aux ciels d’argent. Les prolongements marginaux, constitués de légers traits noirs et donnant naissance à de petites feuilles dorées, des fleurs ou des feuilles doubles en forme de pistache entrouverte, appartiennent également à leur répertoire ornemental.
Ce manuscrit occupe une place toute particulière dans l’oeuvre des Maîtres de Guillebert de Mets. Trois enlumineurs ont participé à son illustration, mais leur travail est tellement enchevêtré qu’il faut supposer entre eux une collaboration étroite. Deux enlumineurs du groupe Mets ont réalisé onze des seize miniatures. Le peintre du frontispice et de cinq autres illustrations, dans la première moitié du manuscrit, est celui que nous appelons « Maître A » du Décaméron de l’Arsenal (Paris, BNF, Ars., ms. 5070) ; l’autre, plus archaïsant, intervient surtout en fin de volume, notamment dans l’épisode du mont Canigou ou celui de Mélusine transformée en dragon ; il réalise cinq miniatures qui sont, jusqu’à présent, les seules que nous puissions lui attribuer. Ces deux enlumineurs, probablement gantois, collaborent avec un troisième artisan, localisable quant à lui à Tournai, le Maître de la Règle de l’hôpital Notre-Dame, à qui l’on doit les cinq autres miniatures. Ce travail partagé pose le problème de la localisation du groupe de Mets et de la place de Gand et de Tournai dans la diffusion de ce style. Un autre manuscrit témoigne du fait que les Maîtres de Guillebert de Mets possédaient une clientèle dans la partie francophone du diocèse de Tournai : c’est probablement pour un Tournaisien que l’un d’entre eux enlumine les Heures Beck (Londres, Sotheby’s, 16 juin 1997, lot 23), un livre d’heures en latin et en français recouvert d’une reliure signée par un artisan attesté à Tournai en 1445, Jacques Pouille. Les litanies mentionnent la fête de saint Éleuthère, patron de la ville.
Il est possible que la collaboration ponctuelle de ces trois enlumineurs à l’illustration du Roman de Mélusine soit imputable à une tierce personne à qui l’on aurait demandé de superviser le travail de copie, d’enluminure et de reliure du manuscrit – une sorte d’« entrepreneur en livres » –, ce qu’à Bruges ou à Paris on appelait un libraire. Un nom vient bien entendu spontanément à l’esprit : celui de Guillebert de Mets lui-même, le scribe grammontois, qui se qualifiait précisément de « libraire » de Jean sans Peur et qui signa le colophon d’un Sidrac destiné au duc (La Haye, KB, ms. 133 A 2). L’analyse paléographique du Roman de Mélusine montre en effet qu’il s’agit vraisemblablement d’un autographe de Guillebert.
Le commanditaire et/ou le premier possesseur de ce manuscrit sont inconnus. Plus tard, le volume se retrouve dans la collection de Philippe de Clèves, seigneur de Ravenstein (1456-1528).
 
 

> partager
 
 
 

 
> copier l'aperçu
 
 
> commander