Rodolphe reçoit l’ouvrage que lui destinait son père
Un souverain enseignant son propre fils
Ollerich, roi du Danemark, demande au meilleur de ses conseillers de rédiger un traité sur l’art de bien gouverner, à l’attention de son fils Rodolphe
L’Instruction d’un jeune prince
Jean Hennecart, enlumineur, Bruxelles, entre le 3 juillet 1468 et le 20 septembre 1470.
Parchemin, 85 f., environ 266 × 190 mm, 3 miniatures
Provenance : Charles le Téméraire
Paris, Bibliothèque nationale de France, Ars., ms. 5104, f. 5
© Bibliothèque nationale de France
Le manuscrit réunit sous une même couverture deux « miroirs aux princes », deux traités consacrés au pouvoir et aux conditions de son exercice qui ont été écrits à la cour de Bourgogne. Leur attribution littéraire est discutée, même s’il est certain qu’un membre de la famille Lannoy rédigea le premier en travestissant son nom sous l’anagramme « Yonnal ». Qu’il s’agisse de Guillebert ou de son frère Hugues, l’un et l’autre furent chevaliers de la Toison d’or et proches de Philippe le Bon puis du Téméraire. L’enluminure est payée le 20 septembre 1470 à Jean Hennecart, valet de chambre du duc.
Deux médaillons circulaires dans les bordures du frontispice enferment, pour le premier, les armoiries du Téméraire entourées du collier de la Toison d’or et, pour le second, un phylactère à sa devise (Je l’ay emprins), qui se déroule entre deux C affrontés rappelant la première lettre de son prénom. Des bâtons écotés croisés et des briquets de Bourgogne densifient encore le décor emblématique. Les initiales ornées placées sous les trois miniatures déclinent diversement certains de ces motifs ou les enrichissent. Dans la dernière lettrine, un lacs d’amour relie l’initiale de Charles à celle de Marguerite d’York, son épouse, ce qui place l’exécution du manuscrit entre la date de leur mariage (3 juillet 1468) et le paiement du manuscrit (20 septembre 1470).
La première oeuvre s’ouvre par une double fiction. L’auteur prétend traduire un livre trouvé dans l’anfractuosité d’un mur, lors d’une escale navale forcée au Danemark, et cet ouvrage aurait été commandé par Ollerich, imaginaire roi du Danemark. Sur la première image (f. 5), Ollerich, sur son lit de mort, demande au meilleur de ses conseillers (Yonnal) de consigner les principes du bon gouvernement en un livre qu’il remettrait à son héritier. La deuxième image (f. 14) – la plus célèbre – exauce le souhait du roi défunt, puisqu’elle illustre le don de l’ouvrage au jeune prince, dans le cadre plaisant d’un jardin où celui-ci déambule en la compagnie aimable de congénères, encore à l’écart des obligations du pouvoir. La troisième image (f. 66), qui sert de frontispice au second traité, peut pourtant être interprétée comme le dernier épisode de la séquence puisqu’elle montre un souverain idéal – celui qui aurait tiré les leçons du premier ouvrage – entouré de ses conseillers et enseignant lui-même son fils, sans attendre d’être à l’article de la mort. Le cycle se déploie selon un mouvement dialectique où la miniature centrale, réservée à la jeunesse et à ses plaisirs insouciants, a pour théâtre un jardin, alors que les deux intérieurs évoquent le sérieux et le cérémonial du pouvoir. Mais il y a mieux, car chacune de ces images est référencée. Charles le Téméraire, en ouvrant le livre, reconnaissait dans les deux vues intérieures le modèle du frontispice des Chroniques de Hainaut qu’avait peint Rogier Van der Weyden pour représenter le conseil aulique en 1446 (Bruxelles, KBR, ms. 9242, f. 1). Lui-même figurait sur cette image, jeune homme, aux côtés de son père. Cette image avait servi de modèle à de nombreux frontispices et, vingt ans plus tard, sa signification était encore vivace. Par ailleurs, il est certain que le jardin, sa loggia et son environnement sont inspirés du jardin de Coudenberg, qui s’étendait au pied du palais de Bruxelles. On le voyait depuis les fenêtres de la salle du conseil et même depuis la bibliothèque ducale. Dürer qui y passa, en 1520, fit un croquis de la construction de jardin et de son environnement proche (Vienne, ABK, inv. no 2475) : en cinquante ans, rien n’avait sensiblement changé. Le programme iconographique du manuscrit a donc une forte dimension spéculaire et, sous la figure du prince danois perce donc celle du Téméraire. Notons enfin que Marguerite d’York est représentée dans un traité de dévotion en prière devant l’église Sainte-Gudule, bâtiment lui aussi visible du palais ducal (Bruxelles, KBR, ms. 9296, f. 17). Bien que l’artiste soit en ce cas le Maître du Girart de Roussillon, les deux manuscrits contemporains, produits à Bruxelles pour le couple ducal, se répondaient en écho.
 
 

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