Jean Miélot dans son cabinet de travail
Jean Miélot présentant sa traduction à Philippe le Bon
Lucien de Samosate, Débat d’honneur
Jean Le Tavernier, enlumineur, Audenarde, après 1450.
Parchemin, 48 + I f., environ 440 × 280 mm, 8 miniatures à mi-page
Provenance : Philippe le Bon
Bruxelles, KBR, ms. 9278-80, f. 1
© Bibliothèque royale de Belgique
Ce recueil comporte deux débats à teneur morale et un court texte hagiographique, tous trois traduits du latin par Jean Miélot, qui pourrait être le copiste d’une partie du texte. Le Débat d’honneur (f. 1-8 vo) est l’un des dialogues des morts de l’écrivain grec Lucien (vers 120-180), traduit en latin vers 1425 par l’humaniste italien Giovanni Aurispa (1376-1459). Il s’agit de la dispute fictive, dans l’au-delà, entre Alexandre le Grand, Hannibal et Scipion l’Africain sur la question de savoir lequel d’entre eux a été le meilleur général. Le Débat de vraie noblesse (f. 10-43 vo), quant à lui, est la traduction de la Controversia de nobilitate, rédigée vers 1425 par l’humaniste Buonaccorso de Pistoie (vers 1391-1429). L’auteur imagine une discussion entre le patricien Publius Cornélius Scipion et le plébéien Gaius Flaminius, tous deux prétendants de Lucrèce, fille du sénateur romain Fulgence. Qui l’emportera, de la noblesse de sang ou de la noblesse de vertu ? Lucrèce porte son choix sur le représentant de la seconde. Après 1450, ces deux textes, prisés tant par les humanistes italiens que par la cour de Bourgogne, furent à plusieurs reprises copiés ensemble et réunis en un Traité de noblesse, dont le ms. 10977-79 de la Bibliothèque royale de Bruxelles, un manuscrit brugeois enluminé vers 1460-1465 par le Maître du Hiéron, offre un autre exemple conservé dans la librairie de Bourgogne. Le recueil bruxellois se termine par une courte vie de saint Thomas racontant comment l’apôtre évangélisa l’Inde et y réalisa de nombreux miracles (f. 45-48 vo).
Le manuscrit compte huit miniatures à mi-page. Quatre d’entre elles (f. 1, 3, 10 et 45) sont l’oeuvre de Jean Le Tavernier, les autres étant dues à un anonyme dont, pour l’instant, nous ne connaissons pas d’autre production, mais dont les personnages assez raides, vêtus à la dernière mode bourguignonne, montrent de très fortes affinités avec certaines tapisseries des années 1450-1455 produites dans les anciens Pays-Bas méridionaux, comme les Personnages dans un jardin de roses du Metropolitan Museum de New York (Rogers Fund, 1909 [09.137.1-3] et George Blumenthal, 1941 [41.100.231]). Les miniatures sont entourées d’une décoration marginale assez sobre, dépourvue de feuilles d’acanthe, avec de simples rinceaux tracés à l’encre noire portant des feuilles de vigne dorées et des fleurettes à trois ou quatre pétales bleus ou rouges partis de blanc. Tout modestes qu’ils soient, ces motifs sont caractéristiques : ils apparaissent dans d’autres livres enluminés par Le Tavernier, tel le recueil de textes de Jean Miélot conservé à Paris (BNF, Mss, fr. 12441) ou, agrémentés d’acanthes multicolores, dans certaines pages des Heures Tavernier de Bruxelles (KBR, ms. IV 1290).
Nous avons affaire ici à ce qui constitue sans doute la première scène de présentation peinte par Jean Le Tavernier. Il s’est très clairement inspiré d’une composition qui avait valeur d’archétype à la cour de Bourgogne : la fameuse miniature peinte vers 1447-1448 par Rogier Van der Weyden pour le frontispice des Chroniques de Hainaut (Bruxelles, KBR, ms. 9242). La version de Le Tavernier n’est toutefois pas une copie exacte, comme on en trouve dans d’autres manuscrits de la librairie de Bourgogne. Une comparaison des deux oeuvres montre combien l’enlumineur est parvenu à donner sa version personnelle du modèle weydénien. On pourrait dire qu’il l’a libéré du stress protocolaire qui le figeait. Quatre personnages identifiables figurent dans les deux compositions : le duc, flanqué à sa gauche du comte de Charolais, le futur Charles le Téméraire, et à sa droite de l’évêque de Tournai Jean Chevrot ; devant lui, agenouillé, l’auteur ou le traducteur présentant le fruit de son travail. La représentation de Philippe le Bon en pied a perdu sa rigueur de portrait d’État. Chez Tavernier, le souverain adopte un déhanchement assez prononcé et penche la tête sur le côté, dans un mouvement qui assouplit la stature hautaine du modèle. Le Téméraire, plus adolescent qu’enfant, a déjoint les mains et se tourne vivement vers le groupe des courtisans, plus décontractés eux aussi. Chevrot reste un personnage austère, mais, tout en gardant une attitude décidée, il a perdu de son aplomb serein en décroisant ses mains, dont l’une, la droite, porte un rouleau. Enfin, Miélot n’a plus la déférence soumise du personnage agenouillé dans l’original. Il a ouvert son livre et le feuillette avec son commanditaire. Le détail sans doute le plus représentatif de ce changement de ton est le lévrier, endormi aux pieds du duc dans les Chroniques de Hainaut et soudain réveillé, en état d’alerte dans la miniature de Le Tavernier : comme pour symboliser l’intrusion d’un peu de vie dans cette cérémonie protocolaire, l’enlumineur a peint un petit roquet querelleur qui s’approche en grognant du noble lévrier ducal.
Jean Le Tavernier injecte dans la composition de Van der Weyden un dynamisme qui lui est propre. Il renonce en même temps au réalisme quasi photographique du prototype pour le désindividualiser en lui insufflant une vie nouvelle. Ses personnages sont mobiles, maniérés et ses décors abstraits : il renonce à l’intérieur réaliste et probablement reconnaissable des Chroniques pour lui préférer un environnement immatériel, hors du temps, clos par un fond bleu conventionnel sur lequel courent des acanthes d’argent, en partie caché par une tenture lie de vin brodée d’or. La perspective du carrelage vert n’est pas non plus le résultat d’une observation méticuleuse du réel, mais une invention du peintre, régie par des principes de construction intuitifs. Les couleurs sont irréelles, elles aussi, désaturées et dictées par une esthétique propre à Le Tavernier, à mi-chemin entre la grisaille et la peinture couvrante. Quant aux différents acteurs, ce sont des types, plus que des personnages individualisés. Pour les identifier, l’enlumineur doit recourir à des signes extérieurs de reconnaissance : dispositif héraldique ostentatoire, colliers de la Toison d’or, bonnet de clerc, etc.
Il ne n’agit pas ici de la seule scène de présentation peinte par Le Tavernier. Le sujet a été traité à maintes reprises par l’Audenardais (Bruxelles, KBR, mss 9066, 9092 et 9095 ; Paris, BNF, Mss, fr. 9087). Chaque version est bien distincte et montre un souci permanent de renouveler, parfois avec humour, une image archétypale, un portrait d’État, une icône officielle créée par l’un des plus grands peintres de son temps.
 
 

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