Dialogue de Hiéron et de Simonide
Xénophon, Hiéron ou De la Tyrannie
Le Maître du Hiéron, enlumineur, Pays-Bas méridionaux, avant 1467.
Parchemin, I + 32 + I f., environ 245 × 172 mm, 2 miniatures
Provenance : Charles le Téméraire
Bruxelles, KBR, ms. 14642, f. 10
© Bibliothèque royale de Belgique
Seuls quatre manuscrits conservent à l’heure actuelle la traduction en français de l’ouvrage de Xénophon intitulé Hiéron ou De la Tyrannie : un volume modeste sur papier, sans illustration (Lille, BM, ms. 322) et trois exemplaires couchés sur parchemin et ornés de miniatures, cités dans l’inventaire de 1467-1469 de la librairie de Bourgogne (Bruxelles, KBR, mss. 9567, 14642 et IV 1264).
C’est pour Charles, comte de Charolais, «unique heritier de la maison de Bourgoigne », que Charles Soillot entreprend la traduction française de ce traité politique de Xénophon, non pas en se basant directement sur le texte grec, mais bien d’après une version latine d’origine incertaine mais attribuée parfois à Leonardo Bruni. Quelque temps plus tard, Soillot copie également pour son seigneur le Débat de Félicité, une oeuvre moralisatrice en vers et en prose où dame Église, dame Noblesse et dame Labeur (le tiers état) comparaissent devant la Cour des Sciences. Après la mort du Téméraire, il remanie cet opus pour en faire hommage à ses nouveaux commanditaires, Louis de Gruuthuse et Philippe de Croÿ, premier chambellan du duc Maximilien.
Fils de Guillaume, receveur de Noyers de 1424 à 1441, Charles Soillot voit le jour en 1434 et a le privilège de compter comme parrain Charles, futur duc de Bourgogne. Homme de l’ombre mais pas sans influence pour autant, il grandit à la cour et sert successivement de secrétaire à Philippe le Bon, Charles le Téméraire, Marie de Bourgogne et Maximilien d’Autriche. De 1471 à 1488, il assume le rôle de contrôleur des sceaux de l’audience, puis celui de greffier de l’ordre de la Toison d’or et ce, jusqu’à sa mort en 1493. Docteur en droit, cet ecclésiastique d’origine bourguignonne sera aussi doyen de Middelbourg, écolâtre de Sainte-Gudule à Bruxelles et chanoine de Saint- Donatien à Bruges et de Saint-Pierre à Lille.
Dédier un ouvrage traitant des tyrans – encore que le terme doive se comprendre comme « ceux qui gouvernent seuls » et non dans un sens péjoratif – à l’héritier du duché de Bourgogne peut sembler étonnant. D’autant que le texte, une discussion à bâtons rompus entre le philosophe et poète Simonides et le tyran Hiéron, s’avère assez ardu et parfois difficile à interpréter, mêlant des considérations ambivalentes sur les risques du pouvoir et la quiétude de la vie privée. La renommée de l’acteur qui, au dire même du traducteur « … fut jadis un phylosophe du nombre des plus grans orateurs qui furent oncques et si vaillant capitaine de gens d’armes qu’il soustint plusieurs guerres perilleusez et moult difficilez dont par sa bonne conduite il eut tousiours victoire contre ses ennemis », a certainement joué dans ce choix. Ces paroles édifiantes ont dû impressionner et résonner aux oreilles du jeune prince, attiré dès l’enfance par les modèles de l’histoire ancienne et les héros de l’Antiquité. Mais on peut voir aussi, dans l’initiative de cette traduction d’une oeuvre inattendue, la main de sa mère Isabelle de Portugal, voire de son précepteur, Antoine Hanneron. Connaissant ses goûts pour la littérature classique, l’entourage immédiat de Charles a-t-il cherché à lui prodiguer des exemples sages de bon gouvernement susceptibles de le guider dans ses prochaines fonctions et de tempérer, autant que faire se peut, la fougue et l’impatience du jeune homme ? C’est possible, mais si l’intention semble louable, l’histoire a montré que la tentative était vouée à l’échec.
Toujours est-il que la traduction du Hiéron par Charles Soillot s’avère du plus grand intérêt pour l’histoire de la littérature profane à la cour de Bourgogne. Elle constitue en effet un témoin privilégié du courant humaniste et du mouvement de vulgarisation d’oeuvres grecques amorcé par le biais de textes latins venus d’Italie. Il ne faudrait pas cependant accorder trop d’ampleur à ce phénomène. Seul le cercle étroit de la cour ducale paraît y avoir été réellement sensible et, dans les faits, peu de ces traductions d’oeuvres antiques ont connu une large diffusion. Il n’en reste pas moins que l’attrait de Charles de Bourgogne pour les champions du passé était réel. Outre le Hiéron, il acquit la Cyropédie du même Xénophon, l’Alexandre de Quinte-Curce par Vasque de Lucène, la Lettre de Cicéron à son frère Quintus et les Commentaires de César par Jean Du Quesne. Le choix de ces textes est révélateur, comme le constat que tous ont été commandés avant son accession à la tête du duché ou peu de temps après. Copié proprement dans une bâtarde bourguignonne de petit format, le Bruxellensis 14642 ne comporte que deux illustrations, attribuées au Maître du Hiéron (nommé d’après ce codex) : la très conventionnelle scène de présentation en tête du prologue (f. 2) et une évocation de la discussion entre Simonides et le tyran Hiéron (f. 10).
 
 

> partager
 
 
 

 
> copier l'aperçu