Adoration du bouc.
Jean Tinctor, Traité du crime de vauderie
Le Maître de Marguerite d’York, enlumineur, Bruges, vers 1470-1480.
Parchemin, 120 f., 249 × 180 mm, 1 miniature
Provenance : Louis de Gruuthuse
Paris, Bibliothèque nationale de France, Mss, fr. 961, f. 1
© Bibliothèque nationale de France
Né à Tournai entre 1405 et 1410, le théologien Jean Tinctor poursuit une brillante carrière universitaire à Cologne comme doyen des facultés des arts et de théologie. Nommé chanoine de Tournai en 1457, il s’impose auprès de ses pairs par ses commentaires théologiques, notamment sur les textes d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin. Reconnu comme « tres notable clercq et moult renommé en sens et en cliergie », Jean Tinctor consacre ses dernières années à des activités pastorales et à la rédaction de sermons dont on conserve plusieurs témoins manuscrits. Le Sermo (ou Tractatus) contra sectam Vaudensium, rédigé dans la seconde moitié du xve siècle, reste son oeuvre marquante. Volontairement polémique, ce court traité s’inscrit dans le contexte du procès des sorciers arrageois. Affaire pénible, l’épisode de la Vauderie d’Arras de 1460 est bien connu. Accusés d’hérésie et d’accointance avec le démon – par assimilation avec les disciples de Pierre Valdo, le terme « vaudois » désignait alors les sorciers dans le Nord de la France et dans les Pays-Bas – une quinzaine d’hommes et de femmes, accusés d’adorer le diable, sont mis aux fers, tourmentés, soumis à la question puis menés au bûcher. D’abord locale et presque anecdotique, l’affaire prend très vite une tournure inattendue. Sous la torture, les aveux et les dénonciations se succèdent. Alors que les premiers prétendus hérétiques (de l’avis même de certains chroniqueurs contemporains les accusations relevaient de la calomnie) expient leurs crimes dans les flammes, la « chasse aux sorcières » gagne les villes voisines. Dénoncés par les accusés d’Arras, des notables mais aussi des membres de la noblesse provinciale sont arrêtés. Les procès cessent immédiatement. En soupçonnant des élites locales, les inquisiteurs vont trop loin. L’affaire arrive aux oreilles de Philippe le Bon qui intervient en personne dans le débat en sollicitant l’avis des prélats de son conseil. Pressée par le duc de Bourgogne de réagir vite, la faculté de théologie de Louvain conclut à un phénomène d’illusion collective et à l’inexistence du « crime de vauderie », mettant fin à la répression. En 1491, le parlement de Paris réhabilite les anciens détenus – du moins ceux qui ont survécu – et condamne les persécuteurs à des amendes importantes.
Dans la première partie de son Tractatus contra sectam Vaudensium, Tinctor dénonce avec virulence l’abomination des sorciers et enjoint les instances civiles et religieuses à sévir sans faiblesse. S’ensuit la description des multiples pouvoirs du Malin et des « mauvaisetés » que les vaudois accomplissent en son nom : exhumation de corps, union contre nature avec le diable et ses sbires, sorts jetés à des innocents et participation au sabbat, sans oublier les multiples maléfices propres aux déviants et aux « mahometants ». Il semble que l’objectif de Tinctor ait été avant tout de convaincre son auditoire de la nocivité des vaudois, mais aussi d’inciter Philippe le Bon à réagir rapidement pour lutter contre un fléau qui se répandait dans l’ensemble de ses états. Car en réalité, ce texte sans concession contre les dérives hérétiques s’inscrit, de façon plus large, dans l’esprit d’inquisition qui frappe les villes des Pays-Bas méridionaux au cours des années 1450- 1480. L’abondance de la littérature démonologique diffusée à cette époque dans l’Artois, le Tournaisis, la Flandre et le Brabant atteste de la peur du complot satanique, omniprésente dans certains milieux ecclésiastiques. Ainsi, dans son esprit et sa conception, le Tractatus de Tinctor s’apparente au Fortalitium fidei christiane d’Alphonse Lopez de Spina dont la traduction en français par Pierre Richart circule également à cette époque dans le milieu bourguignon. On peut le rapprocher aussi d’autres écrits contemporains contre la sorcellerie comme le De nova haeresi Valdensium de Denys le Chartreux ou les traités du dominicain Nicolas Jacquier, mêlé aux polémiques contre l’hérésie à Tournai, Lille et Arras entre 1450 et 1460. Reflet des préoccupations du moment, mais aussi texte didactique et spéculatif, le Tractatus a suscité beaucoup d’intérêt dans le monde des lettrés. Le texte du chanoine de Tournai connaîtra une version française, sans doute adaptée par Tinctor en personne. Cette traduction se retrouve dans deux autres manuscrits, outre le Parisiensis fr. 961. Le premier, conservé à la Bibliothèque royale de Belgique (Bruxelles, KBR, ms. 11209) a fait partie de la librairie de Bourgogne où il est repris dans l’inventaire de 1467-1469. Il présente une scène frontispice similaire de l’adoration du bouc par des sorciers. Une autre copie, de provenance incertaine et qui contrairement aux codices de Bruxelles et de Paris ne comporte ni préface ni table des rubriques, occupe actuellement les étagères de la Bodleian Library d’Oxford (ms. Rawl. D 410). Sa seule illustration évoque le même thème mais sa facture est plus négligée. Ces trois volumes proviennent d’officines installées dans les Pays-Bas méridionaux. Les invectives de Jean Tinctor ont survécu à la crise vaudoise. Après une première édition latine datée de 1475 et sortie des presses des Frères de la vie commune à Bruxelles, le calligraphe et libraire Colard Mansion imprimera à Bruges vers 1476-1484 une version en langue vernaculaire.
D’abord attribuée au Maître du Livre de prières de Dresde (Miniature flamande 1959), à l’atelier de Philippe de Mazerolles (Lodewijk van Gruuthuse 1992) puis au Maître du Saint- Omer 421 (Brinkmann 1997), l’unique scène du codex fait partie actuellement, et sans que cela ne suscite plus guère d’objection, du corpus du Maître de Marguerite d’York (Hans-Collas et Schandel 2009). Parodiant de façon obscène la célébration de l’agneau mystique, des adorateurs du démon, cachés loin de la ville, s’agenouillent derrière un bouc, la queue levée par un assistant. Dans un ciel sombre, des sorcières juchées sur leurs balais transportent d’autres adeptes de la secte. Inscrits dans les marges, deux médaillons répètent ce thème de rituel satanique : dans le premier, un démon présente un chat aux vaudois et dans celui de la bordure inférieure, un diable cornu à ailes de chauve-souris leur propose de baiser le postérieur d’un singe.
 
 

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