Revue des heaumes.
René d’Anjou, Livre des tournois
Le Maître du Livre de prières de Dresde, enlumineur, Bruges, vers 1480-1488.
Parchemin, VI (cotés de A à F) + 70 (I-LXX) f., environ 420 × 312 mm, 31 miniatures
Provenance : Louis de Gruuthuse
Paris, Bibliothèque nationale de France, Mss, fr. 2693, f. 41 vo-42
© Bibliothèque nationale de France
Composé vers 1460 par René d’Anjou et dédié à son frère Charles d’Anjou, comte du Maine, le Livre des tournois est un traité décrivant les diverses étapes d’un tournoi et les modalités à suivre pour sa préparation et son bon déroulement. Son caractère technique et didactique est souligné par la représentation, sous forme de planches explicatives complémentaires du texte, des pièces d’armement décrites dans la première partie du traité. Des illustrations de caractère plus narratif permettent de suivre pas à pas le déroulement très ritualisé de l’affrontement fictif mettant aux prises les partisans du duc de Bretagne avec ceux du duc de Bourbon. Elles représentent tour à tour le défi adressé par le duc de Bretagne au duc de Bourbon, le choix des juges diseurs, leur proclamation par le roi d’armes, l’arrivée des deux partis dans la cité où se passe le tournoi, la présentation, dans un cloître, des heaumes des participants, et les différentes phases du combat qui s’achève sur une scène nocturne représentant la remise du prix au chevalier vainqueur du tournoi. Le cycle original de ces remarquables images, exécutées sur papier, à l’aide d’une technique légère (dessin à l’encre rehaussé d’aquarelle), est conservé dans le manuscrit de Paris, BNF, Mss, fr. 2695.
C’est l’oeuvre de l’un des artistes les plus géniaux du XVe siècle, artiste longtemps appelé Maître du Coeur d’Amour épris, ou Maître de René d’Anjou en raison de son intervention dans plusieurs manuscrits du Roi de Sicile ou liés à son mécénat, et que l’on s’accorde presque unanimement aujourd’hui à identifier au peintre et enlumineur du roi René, Barthélemy d’Eyck, un artiste dont le nom renvoie aux anciens Pays-Bas.
Les contemporains furent très tôt subjugués par cet extraordinaire manuscrit dont il existe plusieurs copies, qui reproduisent les illustrations avec autant de précision qu’un fac-similé. On ignore dans quelles conditions Louis de Gruuthuse, grand bibliophile, s’était procuré le modèle original. Il en fit coup sur coup exécuter deux excellentes répliques (Paris, BNF, Mss, fr. 2693 et 2692), confiant leur illustration aux meilleurs enlumineurs flamands de l’époque. Quatre autres compositions sur double page relatives à un tournoi donné à Bruges en 1393 complètent le texte de René dans ces deux manuscrits.
Les miniatures de la première copie (présentée ici) sont l’oeuvre de trois artistes distincts. Deux d’entre eux sont difficiles à reconnaître parmi les nombreux enlumineurs qui exerçaient à Bruges à l’époque, tant ils se sont volontairement effacés stylistiquement devant leur modèle, s’attachant à en rendre scrupuleusement les moindres particularités et ne se permettant que de très rares modifications. Telle ne fut pas la démarche du troisième illustrateur (f. 4, 31 vo-32, 35 vo-36, 40 vo-41, 41 vo-42), qui, tout en respectant la composition générale des scènes, en donna une réinterprétation très personnelle et adapta l’habillement des personnages à la mode flamande des années 1480.
Sa relecture des miniatures originales est particulièrement flagrante dans la fameuse scène de la revue des casques dans le cloître, aux f. 41 vo-42. S’il a conservé la technique aquarellée du modèle, il n’en a pas moins subtilement modifié l’équilibre chromatique de celui-ci : le dallage bleu ardoise du cloître est désormais de teinte ocre pâle, la robe à longue traîne de la dame qui s’avance au premier plan, à droite, est d’un bleu soutenu bien différent du bleu pervenche transparent du modèle ; le petit chien roux, à gauche, est devenu d’un blanc incolore et interroge du regard les hommes conversant au premier plan. Par endroits, l’artiste a introduit quelques figures nouvelles : la jeune femme en rouge à l’extrême droite, dont l’attitude souligne le mouvement tournant du cortège féminin ; deux personnages supplémentaires enrichissent, dans le couloir gauche du cloître, le groupe déjà fourni des badauds venus regarder les heaumes des combattants. L’un d’eux, dans le fond, vu de profil, nous met sur la piste de l’auteur de cette belle copie : son nez en trompette, sa taille courtaude et sa pose exagérément cambrée rappellent irrésistiblement la veine expressive, voire comique, du Maître du Livre de prières de Dresde, dont les types truculents semblent annoncer les personnages populaires du grand Brueghel. On ne serait pas étonné que l’artiste ait glissé une intention satirique dans la silhouette presque bossue de la noble dame de droite, si différente de la gracieuse figure peinte par Barthélemy dans le manuscrit de Paris (BNF, Mss, fr. 2695). On notera le traitement pictural plus élaboré des personnages féminins, dont les visages sont parfois très finement modelés.
Les grandes illustrations à pleine page se déployant en diptyque sur des doubles feuillets dans le manuscrit de Barthélemy constituèrent une innovation majeure qui fit date dans la mise en page de l’imagerie des manuscrits. Dans le manuscrit de Paris (BNF, Mss, fr. 2693), le Maître d’Édouard IV d’Angleterre a repris cette disposition pour les peintures évoquant le tournoi de Bruges de 1393 ajoutées au début du volume (f. B vo-F). Celle qui représente l’affrontement du sire de Gruuthuse et du sire de Ghistelle calque purement et simplement la scène mettant aux prises le duc de Bourbon avec le duc de Bretagne dans le Livre des tournois.
La première copie exécutée pour Louis de Gruuthuse servit de modèle à son tour à une seconde copie, de facture homogène celle-ci, et due entièrement à un autre excellent enlumineur brugeois, le Maître du Boèce flamand (dit aussi « pseudo-Alexandre Bening »). Le seigneur brugeois destinait cette copie au roi de France Charles VIII, auquel elle fut remise, semble-t-il, en 1489. Une miniature de dédicace, de la main d’un artiste parisien, rappelle ce don. Elle fut ajoutée au volume à cette occasion.
 
 

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