Fouquet historien

 

La réussite de Fouquet ne tient pas aux événements qu'il représente, mais à la manière dont il les représente, à son style. Les propriétés formelles de ses peintures rehaussent en effet le sens des livres qu'il a illustrés.

    L'information par l'image


 

Avant tout, les peintures de Fouquet rendent le passé vivant, tangible et agréable à voir. Ces qualités visuelles étaient importantes parce que les mécènes de Fouquet vivaient dans un monde où le paraître était riche de sens ; ils étaient formés à apprécier la beauté visuelle des événements historiques. Ce sens aigu du paraître déclencha une soif d'information visuelle que les chroniqueurs contemporains s'efforcèrent d'assouvir. Relatant les entrées royales, notamment, Chartier et Le Bouvier dressent de véritables inventaires, indiquant qui était présent, dans quel ordre les participants chevauchaient et comment chacun était vêtu. Mais les mots étaient incapables de rendre de tels spectacles ; leur prolixité même trahit l'échec des descriptions verbales. Constater l'incapacité à dire devint même un lieu commun rhétorique.
En revanche, les tableaux de Fouquet répondaient à la demande d'information visuelle que les textes ne comblaient, au mieux, qu'imparfaitement. Retraçant le couronnement de Philippe Auguste, les Grandes Chroniques de France se contentent de donner la liste des grands personnages présents – en particulier le roi d'Angleterre Henri II, qui tenait la couronne. Comme le texte, la peinture de Fouquet identifie ceux qui participent à la cérémonie : la robe d'Henri II, par exemple, porte les léopards héraldiques du duc de Normandie. Mais la miniature rend aussi la cérémonie impressionnante visuellement. De même, la manière dont Fouquet peint Charles V accueillant l'empereur Charles IV rend mieux qu'aucun texte l'attrait visuel de la diplomatie médiévale. Montés sur des chevaux qui portent les armes de la France, les deux souverains se détachent en silhouette sur les murs de Paris ; légèrement inclinés l'un vers l'autre, ils se serrent la main. Chacun est accompagné d'une escorte princière pareillement costumée et qui équilibre la composition à gauche comme à droite : vraiment une "moult noble chose a veoir". Attentif aux besoins visuels de son public, Fouquet recourt même à une minutieuse chorégraphie pour représenter des batailles rangées, comme celle de l'Histoire ancienne entre Romains et Carthaginois.

    Un souci de vraisemblance
 

La vraisemblance était pour Fouquet aussi importante que la beauté, et sa maîtrise de l'espace et de la lumière conférait à ses peintures un réalisme puissant. De même que ses tableaux de dévotion permettaient à ses mécènes de converser avec le divin, ses peintures du passé permettaient à ceux qui les voyaient d'être les témoins de l'histoire. Témoigner était un aspect essentiel de l'historiographie à la fin du Moyen Âge : les chroniqueurs contemporains prenaient grand soin de préciser quand ils avaient vu les événements qu'ils racontaient et quand ils avaient consulté des témoins oculaires. On comprend mieux les commentaires récurrents sur l'aspect visuel des événements dans les chroniques quand on connaît l'importance accordée au fait d'en avoir été réellement témoin ; les détails visuels inclus dans le récit d'un événement impliquent la présence du chroniqueur sur place. Fouquet aussi donnait à ses peintures le caractère d'un récit de témoin oculaire. Dans la scène du lit de justice, par exemple, il inclut un autoportrait : debout dans la foule, sur la droite du cadre, le personnage solitaire qui regarde le spectateur n'est autre que l'artiste ; à l'instar des chroniqueurs contemporains, Fouquet affirme ainsi qu'il était sur place et que son témoignage visuel est donc digne de foi.

    Le réalisme

 

Peut-être Fouquet était-il bel et bien présent à Vendôme. Le tableau est conforme à ce que nous savons du jugement par d'autres sources. Néanmoins, l'insistance de Fouquet sur l'exactitude de ses peintures se manifeste aussi dans des représentations d'événements qui ont eu lieu longtemps avant sa naissance. Dans le Flavius Josèphe, par exemple, les colonnes torsadées qui dominent l'image de l'intérieur du Temple sont calquées sur les colonnes de l'ancien sanctuaire de Saint-Pierre de Rome, que Fouquet avait dû dessiner au cours de son séjour dans la ville. Anachroniques à nos yeux, ces colonnes paraissaient bel et bien venir du Temple au XVe siècle. Lors de son séjour romain, Fouquet avait fait aussi une esquisse de la nef de Saint-Pierre ; il s'en servit, en illustrant les Grandes Chroniques de France, pour mettre en scène le couronnement impérial de Charlemagne dans l'ancienne basilique chrétienne, conformément au texte. Fouquet se livra à une recherche analogue dans son pays même : comme l'ont montré François Avril et Marie-Thérèse Gousset, son portrait de Bertrand Du Guesclin dans les Grandes Chroniques s'accorde avec le gisant du héros à Saint-Denis, dont il est probable qu'il s'inspira. Malgré les anachronismes, intentionnels ou non, de son œuvre, Fouquet est aussi un archéologue avant l'heure.

    Les exigences de l'historien
   

Pour apprécier sa contribution aux livres qu'il enlumina, rappelons que la racine grecque du mot "histoire" signifie "enquêter". L'enquête de Fouquet sur les apparences du passé lui a valu d'être appelé non pas simplement "peintre d'histoire", mais "historien". Ce titre est d'autant plus justifié que, depuis le temps d'Hérodote et de Thucydide, l'historien a eu une double tâche : relater le passé sous une forme à la fois exacte et plaisante. En comblant les yeux comme l'esprit de ses mécènes, les peintures de Fouquet satisfaisaient à cette double exigence.