Aux origines de l'art moderne

Le respect des réalités

 

Dans un article essentiel qui paraît dans L’Esprit nouveau, Roger Bissière mythifie la figure de Fouquet. Selon Bissière, c’est l’Homme au verre de vin qui réalise pleinement cet idéal français, "cette mesure, cette honnêteté, ce respect des réalités, ce besoin de se pencher toujours sur la terre pour y puiser des forces et atteindre au divin". "Il n’est point dans toute la peinture d’œuvre plus parfaite et d’une plus haute portée spirituelle que l’Homme au verre de vin ou Étienne Chevalier présenté à la Vierge. Dans l’un comme l’autre aucune tendance mystique, mais des hommes, une femme et un enfant considérés avec tendresse, longuement analysés et traduits sans que rien d’étranger ne s’interpose entre les modèles et le peintre." Fouquet peut alors apparaître comme un modèle d’équilibre : le contact avec l’Italie l’a écarté du réalisme descriptif des Flamands ; l’"amour de la nature" l’a préservé de la religiosité abstraite des Italiens. Dans un de ses brouillons, vraisemblablement contemporain de l’article de L’Esprit nouveau, Bissière note : "Âpreté de l’analyse – Fouquet même quand il peint des scènes divines reste le peintre de réalités, il n’y a pas chez lui comme chez l’Angelico une conception préméditée, un esprit religieux, mais un amour devant la nature qui prime tout, qui dicte l’œuvre et lui confère son sens spirituel…"

    Une voie spécifiquement française conduisant au cubisme
   

Ainsi se construit l’arbre généalogique des constructeurs de la peinture moderne et, surtout, des peintres qui ont su frayer une voie spécifiquement française conduisant au cubisme, puis le dépassant dans une dernière involution, résolument nationale, de la modernité. Dans une lettre adressée en 1921 à Léonce Rosenberg, Fernand Léger esquisse lui aussi une petite généalogie, moins destinée à arrêter publiquement la liste des grandes figures de l’art français qu’à décliner une hiérarchie personnelle, avec ses modulations : "Toute la question est là. On invente ou on [n’]invente pas. La Renaissance copie, les avant-Renaissance inventent. Rousseau invente. Ingres quelquefois. Poussin souvent. Les Le Nain quelquefois. Clouet, Fouquet presque toujours + quelques Cézanne. Renoir est tangent." Derrière ces jugements se profilent le sentiment de la supériorité de l’artisan sur l’artiste individualiste et la conviction que l’époque des artisans anonymes, avant la Renaissance, fait écho à l’utopie d’une société dans laquelle cohabiteraient harmonieusement paysans et travailleurs.
  

 
    Fouquet et les "émigrés"
  Il n’y eut cependant pas que les officiants les plus en vue du cubisme ou du retour à l’ordre qui revendiquèrent Fouquet, mais parfois aussi quelques-uns des artistes émigrés qui vinrent s’associer aux avant-gardes. Installé à Paris en 1910, Chagall fréquente les salles du Louvre où il voit dans les vieux maîtres, Fouquet, Rembrandt, Watteau ou Courbet, des "amis disparus depuis longtemps" et entend dans "leurs prières, les siennes". Dans le Juif en rouge, un des portraits majeurs de la série des vieux paysans ou des hassidim errants, Chagall a inscrit à l’arrière-plan, en haut à gauche, un groupe de noms d’artistes : "Giotto" et "Paysan Breughel" en caractère cyrilliques ; "Rembrandt" en caractères hébreux ; enfin, en lettres latines, entre autres noms, "Cézanne", "Tintoret", "Courbet", "Fouquet". Autant de "saints et prophètes de son art", autant de noms d’artistes du passé qui formaient un héritage intime sans dessiner une tradition nationale : pour le juif russe cosmopolite qu’est Chagall, Fouquet et Cézanne cohabitent avec Rembrandt, Giotto et Breughel.
Insoumis espagnol, réfugié non mobilisable en France, Juan Gris fait lui aussi de Fouquet, pendant les années de guerre, un "ami invisible". En 1918, alors qu’il séjourne à Beaulieu-lès-Loches, Gris peint L’Homme de Touraine (Paris, musée national d’Art moderne). Le titre de l’œuvre et sa composition font référence à la figure mythique de Jean Fouquet, peintre de Tours, que Gris plaça toujours très haut dans son panthéon personnel des peintres français.