Réalisme et abstraction

 
    Une peinture limpide
 

"Ce qui donne à Jean Fouquet son poids, son autorité, sa grandeur, c’est la tradition permanente du grand style monumental français, c’est qu’il est l’héritier direct de ces imagiers qui, de la fin du XIIe à la fin du XIVe siècle, taillèrent des statues pour décorer l’architecture de nos églises en les accordant avec elles." Pour Focillon, qui écrit en 1936, ce sont l’architecture et certaines qualités monumentales qui définissent le style de Fouquet. Un an plus tard, en 1937, l’exposition des "Chefs-d’œuvre de l’art français" consacre définitivement la Vierge d’Anvers. Germain Bazin y reconnaît un équivalent pictural moins de la sculpture que de l’art du vitrail : "Dans la Vierge du musée d’Anvers, qui est peut-être le chef-d’œuvre de l’art français, la simplification des formes est poussée jusqu’à l’abstraction : les volumes lisses manifestent cette répugnance à "la saillie", à l’accident qui est au fond de l’âme française ; le sein de la Vierge est une sphère d’ivoire, l’enfant est de cristal. Cette peinture claire, limpide, dénuée de tout esprit charnel est aussi pure, aussi immatérielle que les images peintes sur les verrières du XIIIe siècle ; la suprême élégance du trait est la manifestation ultime de l’élégance linéaire du gothique."

    Une simplicité comparable à celle de Mondrian

 

Nul mieux que Jean Hélion n’exprima le pouvoir particulier qu’eut la Vierge de Fouquet sur sa génération et la disponibilité de cette œuvre aux interprétations plastiques les plus opposées : "J’ai épinglé au mur, durant ma vie d’abstraction, cette image pieuse, d’une dévotion toute laïque. J’avais, comme l’on sait, consacré mon abstraction par le signe orthogonal enseigné par Mondrian et Van Doesburg. Mais bientôt, j’y avais adjoint le péché d’une oblique et la volupté d’une courbe. S’enrichissant ainsi, le signe minimum allait au-devant de cette image de Vierge que je gardais comme une icône dans mon atelier. Il me semblait que tout ce qui manquait à l’abstraction était là : un jeu subtil de courbes et de nuances, une combinaison d’à-plats et de volumes, un luxe sobre de détails, enfin, toute la vie." Ainsi, pour Hélion qui se penche, en 1984, à la fin de sa vie, sur sa propre trajectoire de peintre ayant choisi le "monde" contre les privations de l’art abstrait, cette Vierge conserve cependant "une simplicité comparable à celle de Mondrian, une percussion limpide, une émission de la forme si légère qu’elle ne pèse pas, une harmonie si délicate qu’on peut la comparer au jeu très subtil de valeurs que Mondrian cultive". Une affinité, comprise de manière rétrospective, entre la "géométrie" et un "art de réalité totale", entre les quadrillages de Mondrian et cette Vierge susceptible de réconcilier la nature et l’abstraction, qui amène Hélion à songer à des voisinages imprévus : "Combien je voudrais […] qu’un jour on accrochât ensemble sur le même mur : la “Vierge” de Fouquet, son “Charles VII”, un Mondrian entre les deux. Cela ferait un accord majeur."