La part de l'image

 

Fouquet rompt de plus en plus nettement, dans ses livres d'heures, avec les mises en page traditionnelles et inaugure un format d'illustration radicalement nouveau, qui trouve sa formulation la plus aboutie dans les Heures d'Étienne Chevalier. Les quarante-sept miniatures actuellement connues de ce manuscrit illustrent les innovations introduites par Fouquet sur le plan de la représentation spatiale, l'artiste éliminant les bordures florales et récupérant au profit de l'image le maximum de la surface disponible de la page. La miniature devient tableau. Cette nouvelle conception marque un tournant dans l'histoire de l'enluminure française.

    Une nouvelle conception de la page peinte
 

Fouquet inaugure avec les Heures d'Étienne Chevalier une disposition en pleine page très particulière, qui transforme les illustrations en véritables tableaux ; il récupère désormais le maximum de la surface utile des feuillets, se servant à son avantage de l'espace réservé aux initiales et aux premières lignes de texte, soit qu'il le transforme en une sorte d'écriteau en trompe-l'oil, soit qu'il l'élimine de façon à disposer d'un espace continu et unifié sur toute la hauteur de la miniature – le texte étant réécrit, dans ce cas, en capitales dorées sur un bandeau rouge ou bleu, au bas de la peinture. Fouquet va plus loin que ses devanciers : pour justifier la présence de l'écriteau et l'articuler plus logiquement avec l'espace de la miniature, le maître a aménagé en contrebas du sujet principal une sorte de fosse où sont logées des figures variées (putti, anges ou hommes sauvages) disposées de part et d'autre du panneau peint et lui servant de supports. Le ressaut formé par cette espèce d'antichambre spatiale sert à son tour de plate-forme à la scène principale, qui occupe la moitié supérieure de la composition. Les feuillets des Heures d'Étienne Chevalier fournissent des exemples des deux partis adoptés par Fouquet : la scène de vêpres des heures du Saint-Esprit et le David en prière présentent un espace unifié, le Saint Martin et Sainte Anne et les trois Marie adoptant le dispositif étagé avec l'écriteau brochant ; la miniature de Saint Michel est un compromis bâtard entre les deux solutions ; la miniature de Sainte Marguerite, aujourd'hui amputée de la partie inférieure du feuillet, devait appartenir au second groupe. Longtemps le cycle de Chantilly n'a été vu que comme une simple juxtaposition d'images illustrant les épisodes de l'enfance et de la Passion du Christ, complétée par un cycle hagiographique formant une sorte de Légende dorée. On oubliait ce faisant la destination de ces images, leur lien avec le livre d'heures dont elles faisaient partie.