La mise en scène des textes liturgiques

 
    Image et texte
 

Chez Fouquet, l'illustration des textes religieux s'appuie de manière extrêmement précise sur les textes, tout en témoignant d'une grande liberté d'interprétation de la part de l'artiste. Particulièrement exceptionnel est l'usage que fait Fouquet, dans les Heures d'Étienne Chevalier, des sources scripturaires ou légendaires et, plus encore, du texte liturgique lui-même. L'illustration d'un livre d'heures repose sur une tradition iconographique, elle-même fondée sur les écrits évangéliques ou sur des récits faisant autorité comme la Légende dorée ou les Méditations de la vie du Christ. Ce qui est original chez Fouquet, ce sont les modalités suivant lesquelles il recourt aux textes fondateurs : Fouquet est un artiste qui sait le latin, qui lit et relit avant de peindre, et sa relecture est pour lui comme une source neuve d'images, un mot ou un passage d'apparence indifférente sait retenir son attention. Son intérêt pour les textes le mène de l'introduction d'un détail concret, jusqu'alors négligé, au choix d'une situation peu usuelle. Beaucoup plus intéressant que le recours minutieux aux sources est l'usage que fait Fouquet du texte liturgique lui-même, pour orienter le sens d'une représentation traditionnelle, pour déterminer le choix d'un sujet narratif ou pour inventer une composition entièrement originale, suggérés par les mots mêmes du texte.

    À la recherche du sens profond
   

Dans le cas des psaumes de la pénitence, compilation de textes poétiques qui commence par le psaume VI, leur miniature montre généralement le roi David, le modèle du pécheur repentant, agenouillé devant le Seigneur dans la cour de son palais. Fouquet le présente comme un guerrier en campagne et introduit, au premier plan, deux représentations insolites dont il convient de chercher le sens : à gauche et à droite, dans deux fosses rocheuses ouvertes dans le sol, apparaissent des démons occupés à tourmenter des damnés ; le long de ces deux fosses sont allongés deux cadavres nus et raidis.

   

C'est la figuration visuelle du texte même du psaume VI qui en rend le sens profond : "Sauve-moi en vertu de ta miséricorde, car dans la mort nul ne se souvient de toi, et dans l'enfer qui te rendra grâce ?" Par cette illustration textuelle, Fouquet traduit la façon dont David implore Dieu en présentant les deux arguments de sa prière, corps morts étendus et damnés dans leurs gouffres infernaux : le pécheur demande le pardon et la vie pour pouvoir continuer à se souvenir de Dieu et à le louer.

    Le sens du récit

 

Avec les suffrages des saints, l'artiste s'est trouvé devant un autre type de texte, composé essentiellement d'une courte antienne (évoquant un épisode de l'histoire du saint), suivie d'une oraison qui, non officielle, varie selon les livres suivant quelques modèles récurrents. Fouquet a retenu, pour l'illustration des suffrages, un parti narratif nouveau, qui commence à se répandre dans les livres d'heures de son époque : pour évoquer le saint, il représente, au lieu de sa classique figure de dévotion, l'un des événements de son histoire, en action. Mais comment choisit-il l'épisode à raconter ? Ce n'est ni par un choix arbitraire, ni selon l'usage iconographique le plus répandu, mais fidèlement à partir du texte – ou même d'un seul mot – de l'antienne qui ouvre le suffrage et qui lui sert de tremplin pour proposer une scène particulière, souvent inattendue. Il ne s'agit plus ici de recourir à un détail négligé du texte-source pour revivifier une représentation convenue, mais de s'appuyer sur la prière même pour déterminer le sujet narratif à reproduire.

    Le peintre de la vie moderne
 

Ainsi, en général, la miniature du suffrage de saint Jean Baptiste montre l'ermite dans le désert ou sa prédication ; mais Fouquet choisit la naissance du saint : il a pris appui sur les premiers mots de l'antienne ("L'enfant qui nous est né") pour dépeindre la naissance d'un petit enfant, avec tout le détail contemporain d'une aimable chambre d'accouchée tourangelle. Sainte Marguerite, au lieu de triompher du dragon dans la prison où on l'avait enfermée pour sa foi, garde paisiblement les moutons dans les champs avec ses compagnes : l'antienne rappelle en effet que Marguerite avait quinze ans quand elle fut abordée par l'impie préfet Olibrius qui, selon la Légende dorée, tomba épris d'elle en la rencontrant dans la campagne où elle gardait les moutons et la fit emmener.