Un œil déjà moderne sur le paysage urbain

 

Pas plus que le paysage rural, le paysage urbain n'est figuré dans l'iconographie médiévale. Les premières évocations pittoresques de la ville datent du début du XIVe siècle. De premiers panoramas de Paris apparaissent dans des manuscrits comme le Bréviaire de Louis de Guyenne.

    Panoramas de Paris
   

C'est ce même panorama parisien que l'on retrouve entre 1452 et 1460 dans les Heures d'Étienne Chevalier, en arrière-plan du martyre de saint Jacques le Majeur, puis vers 1460 dans le Songe de Dagobert des Grandes Chroniques de France. La scène est censée se passer dans le village de Catulliacus, nom primitif de la ville de Saint-Denis, dans une chapelle érigée sur le lieu de sépulture du premier évêque de Paris et de ses compagnons. C'est donc le côté nord de la capitale que Fouquet a représenté sur toute la largeur de la miniature depuis Notre-Dame, à gauche, jusqu'à la tour de Nesle, à droite. Toutefois, le fait que la cathédrale soit légèrement située de trois quarts par rapport au spectateur laisse supposer que les hauteurs de Montmartre sont le point de vue choisi. Sans doute est-ce pour accentuer l'impression d'éloignement que l'artiste a simplifié l'enceinte et supprimé les constructions bâties à l'extérieur des remparts. Adapter une telle largeur d'horizon à l'espace restreint de la peinture a obligé l'artiste à interpréter la réalité et à tronquer certaines perspectives pour aboutir à une sorte de panorama condensé pourvu des points de repère majeurs qui permettent de reconnaître facilement Paris mais qui laissent aléatoire une identification détaillée. Il est cependant possible, à l'aide de plans restituant la topographie parisienne du XVsiècle, d'identifier les principaux édifices.

    Vues de Notre-Dame

 

Paris tient une place privilégiée dans l'œuvre de Fouquet, et en particulier Notre-Dame, qui semble avoir exercé une sorte de fascination sur lui. Il s'est plu à la représenter sous tous les angle : en vue latérale, comme dans les exemples précédents, du côté du chevet dans deux enluminures des Heures d'Étienne Chevalier (La Cène et Le Christ mort sur les genoux de sa Mère) et enfin de manière frontale dans un autre fragment du même ouvrage (La Dextre de Dieu chassant les démons) – sans compter une superbe perspective intérieure de la cathédrale qui a fait également partie des Heures d'Étienne Chevalier (Paris, musée Marmottan, coll. Wildenstein : Saint Vrain guérissant des possédés). La vue de la Cité dominée par l'imposante façade de Notre-Dame est sans conteste le plus précieux témoignage susceptible de nous donner une juste idée de ce quartier totalement défiguré au XIXsiècle par les soins du baron Haussmann. Les fidèles en prière sont massés un peu en surplomb par rapport à la Seine, à la hauteur de l'hôtel de Nesle ; de là, l'artiste a, dans un fort raccourci, merveilleusement rendu la densité des habitations qui occupaient autrefois l'espace compris entre la rue du Marché-Palu et le parvis de la cathédrale.

    Vues de Paris
 

La pointe de la Cité avec le Palais, ses salles jumelles et son jardin apparaît dans les Grandes Chroniques de France. Les vues parisiennes sont très nombreuses dans les Heures d'Étienne Chevalier : la Sainte-Chapelle dans Le Portement de Croix, le Grand Châtelet dans La Charité de saint Martin, le Louvre dans Le Martyre de saint André, la Bastille dans La Conversion de saint Paul, la commanderie du Temple et le gibet de Montfaucon dans Le Martyre de sainte Catherine d'Alexandrie. On retrouve pris dans une même perspective ces trois derniers édifices, qui servent de toile de fond pour le supplice des disciples d'Amaury de Chartres des Grandes Chroniques.


 

Le récit des entrées royales, dans ce même manuscrit, a donné à Fouquet l'occasion de représenter tantôt la porte Saint-Denis tantôt la porte Saint-Martin (bien que dotée ici de la statue de saint Denis et de ses compagnons), toutes deux sises au nord de Paris et que le roi pouvait franchir en arrivant dans sa "bonne ville" au retour de la cérémonie du couronnement, qui avait lieu à Saint-Denis. Aux résidences royales intra muros que sont le Louvre et le palais de la Cité, il faut ajouter, tout près de la capitale, le célèbre château de Vincennes, représenté dans toute sa monumentalité par une peinture des Heures d'Étienne Chevalier évoquant l'histoire biblique de Job. Enfin, la basilique royale de Saint-Denis apparaît à deux reprises dans les Grandes Chroniques. D'autres paysages d'inspiration parisienne restent encore à identifier dans l'œuvre de Fouquet, et plus particulièrement dans les Heures d'Étienne Chevalier, tel celui où l'artiste a placé sainte Anne, la Vierge et ses cousines et l'ensemble ecclésial où se déroule la scène d'enterrement. L'insuffisance des vestiges archéologiques ou des descriptions anciennes oblige ici à demeurer prudent.

    Villes de province et croquis d'Italie
   

La prédominance des vues de Paris ne doit pas faire oublier les autres cités mises à l'honneur par le peintre tourangeau : Melun, Orléans et Tours, sa ville. En outre, pendant son voyage en Italie, Fouquet a certainement dû relever des esquisses de Rome et d'autres cités qu'il a traversées. Le Couronnement de Charlemagne des Grandes Chroniques le prouve, offrant un témoignage unique de l'état primitif de la basilique Saint-Pierre de Rome. C'est aussi dans un panorama romain que l'artiste a traité le martyre de saint Pierre des Heures d'Étienne Chevalier. D'autres perspectives se retrouvent, sous le pinceau, cette fois, d'un de ses proches collaborateurs, dans le Boccace de Munich, où les thèmes empruntés à l'Antiquité fournissaient une occasion d'utiliser les croquis d'Italie. Loué par ses contemporains en tant que sublime portraitiste, Fouquet n'en est pas moins un grand paysagiste. C'est un peintre à part entière. Son génie est de savoir se libérer suffisamment de l'emprise du réel pour rendre l'image suggestive, vivante et capable de restituer l'impression qu'il a sans doute lui-même ressentie devant un paysage. Le travail de la touche picturale, qui se fait de plus en plus "impressionniste" à mesure que l'on s'éloigne du premier plan, et la maîtrise de la lumière montrent que Fouquet met déjà en pratique ce que Léonard de Vinci recommandera plus tard dans son traité de la peinture à propos du rendu de la perspective, l'adoucissement des couleurs devant aller de pair avec l'amenuisement des images. Derrière l'œuvre de Fouquet, il y a l'émotion de l'instant et ce traitement de la matière qui font qu'un artiste digne de ce nom est intemporel.