Un peintre des foules

 

"[Fouquet] fond l'épisode isolé dans le mouvement de masse où il est submergé. La masse, et non l'individu, est le sujet réel de ces peintures, la masse comprise non pas comme une foule sans lien mais comme un groupe cohérent."
(Otto Pächt, Book of Hours by Jean Fouquet, 1940)

 

Fouquet met en scène les foules non seulement dans ses miniatures ou dans ses peintures, mais également dans la réalité : il est engagé par la ville de Tours pour organiser les spectacles qui doivent accueillir Louis XI à son entrée dans la ville le 8 octobre 1461, au lendemain du sacre. Ses compétences d'homme de théâtre lui permettent de saisir immédiatement les implications d'un événement, de le faire revivre de manière convaincante et vraie, avec un grand souci d'exactitude quant à la reconstitution des sites ou des monuments. Les entrées royales, nombreuses dans les Grandes Chroniques, sont l'occasion pour l'artiste de mettre en scène le cortège royal et la foule qui l'entoure, dans un souci constant de réalisme, même si ses exigences de créateur l'emportent sur le souci de vérité historique. Ainsi, dans les Heures d'Étienne Chevalier, préfère-t-il évoquer le martyre de sainte Apolline en le plaçant dans le cadre d'un mystère, grande pièce de théâtre religieux, qui pouvait avoir lieu l'été sur plusieurs jours consécutifs. Fouquet était lui-même un des "maistres des secrets", ou metteurs en scène de mystères, les plus estimés de sa génération. La réunion d'une foule énorme est aussi l'occasion pour Fouquet de montrer le roi dans toute sa gloire : dans le Boccace de Munich, la scène du lit de justice de Vendôme permet de placer le roi Charles VII au sommet de la roue de la Fortune, maître du sort de ses sujets.

    Un mystère
   

Au premier plan du Martyre de sainte Apolline, se déroule le supplice dirigé par l'imprésario, qui lit le livret et mène le jeu des acteurs avec sa longue baguette. Le roi, accompagné de quelques courtisans, essaie de persuader la sainte qui est ligotée sur une planche dans sa tunique immaculée, tel un long fuseau blanc, indice de pureté. En signe de mépris, un homme, peut-être le bouffon du roi, se défait de ses chausses comme pour déféquer : les épisodes comiques, volontiers scatologiques, étaient courants dans les mystères où il fallait distraire la foule au cours de spectacles interminables. Un des bourreaux, encouragé par le diable, tire les cheveux de la sainte, tandis que l'autre lui arrache les dents avec une longue tenaille (sainte Apolline est depuis la patronne des dentistes). Le peintre reproduit en arrière-plan les "mansions" ou maisons qu'on élevait sur l'estrade et qui figuraient les différents lieux de l'action. Ici, ces décors sont peints en doré : on voit d'abord à gauche le ciel avec les anges prêts à accueillir la sainte, puis la cour du roi avec le trône vide puisque ce dernier en est descendu, deux "mansions" consacrées à sa cour et enfin une dernière réservée au diable qui attend ses proies, le roi et les bourreaux.

    Un lit de justice

 

Dans Le Lit de justice de Vendôme, le roi Charles VII est assis sous un dais fleurdelisé, tout de bleu vêtu, entouré des grands seigneurs, prélats et parlementaires, avec à ses côtés le chancelier et le connétable, ainsi que son plus jeune fils, Charles de France. Impassible et serein, le roi trône en majesté, en plein centre de la composition, la hauteur du point de vue ne faisant que souligner sa position surélevée. Au premier plan, à l'extérieur du losange formé par l'assemblée, la foule des curieux est tenue en respect par les huissiers et soldats. Un personnage solitaire sur la droite du cadre regarde le spectateur. Il passe pour un autoportrait de Fouquet dont la présence contribue à l'authentification de la scène représentée. Le procès se tient du 26 août au 8 octobre 1458. Jean, duc d'Alençon, qui s'était illustré aux côtés de Jeanne d'Arc contre les Anglais, comparaît pour trahison en faveur de ces derniers. Choisie par Fouquet pour illustrer la réflexion de Boccace sur la fragilité des destinées des grands de ce monde, la scène est aussi l'occasion d'exalter l'autorité du roi et son pouvoir sur ses sujets.

   
    Une entrée royale
 

Dans les Grandes Chroniques de France, Fouquet illustre l'entrée à Paris du roi Jean II le Bon et de son épouse Jeanne de Boulogne, au lendemain de leur couronnement. Cette cérémonie, tout comme celle du sacre ou des funérailles, donne lieu à un cérémonial fixé à l'avance. Par leur participation, les habitants de la cité honorent ainsi leur souverain en montrant leur ferveur à son égard. Le roi entre par une porte qui n'a pas pu être identifiée. En dehors des remparts, la foule se presse, précédée par de nombreux membres du clergé parisien, venu en procession au-devant du roi. Le cortège royal décrit un mouvement tournant pour s'engager dans la direction de l'entrée. En tête, quatre hérauts d'armes sonnent de la trompe ; ils sont suivis par le connétable qui tient l'épée du roi. À droite, un bourgeois a mis genou à terre, tandis que le roi, en costume de sacre, s'avance sur un cheval blanc caparaçonné aux armes de France. Derrière le roi, un peu en retrait, Jeanne de Boulogne chevauche une monture également blanche. L'emploi de la perspective curvilinéaire communique à la composition une remarquable impression de vie et de mouvement, soulignée également par l'association des couleurs (azur, rouge, blanc et or).