L'art de l'illusion
 
 

Dans les Heures d’Antoine Raguier (?) et de Jean Robertet, la miniature de Saint Luc fournit à Fouquet l’occasion de démontrer sa maîtrise de l’art pratiqué par ses collègues flamands et italiens pour créer l’illusion.
Fixée au mur, derrière l’évangéliste, l’étagère chargée de livres est bien l’une de ces natures mortes qui, du vivant même de Fouquet, suscitaient l’admiration des amateurs de peinture flamande. En 1456, Bartolomeo Fazio décrit celle que Jan Van Eyck avait représentée dans le studiolo du Saint Jérôme figurant sur le triptyque, aujourd’hui disparu, de Battista Lomellino. Pour rappeler que saint Luc était aussi médecin, Fouquet n’a pas omis d’y ajouter ces fioles de verre projetant sur le mur des reflets cristallins, que les peintres du Nord disposaient volontiers dans leurs intérieurs. Immédiatement à côté de l’étagère, une porte ouverte laisse voir le bœuf de saint Luc se tenant de face dans un étroit tunnel de verdure en perspective frontale. Cet élément de pure géométrie albertienne est artificiellement plaqué dans un espace structuré de manière empirique. La confrontation de la nature morte aux livres et aux carafes et de la "boîte optique" n’est pas le fruit du hasard. Fouquet a sans doute voulu montrer que ni les procédés flamands, ni les principes codifiés par les Italiens ne lui étaient étrangers.
Pour ce faire, il a choisi une représentation de Luc, saint patron des peintres, se plaçant dans une perspective inaugurée vers 1435 par Rogier Van der Weyden dans le Saint Luc dessinant le portrait de la Vierge. Le grand artiste flamand s’y est attribué le rôle du peintre évangéliste ayant convoqué Marie pour une séance de pose. Il a ainsi formulé visuellement sa conception de la pratique de la peinture en définissant sa propre place au sein de la tradition picturale des anciens Pays-Bas.