La perspective aérienne


 


 

Si Fouquet connaît la perspective géométrique définie par Alberti, il ne l’envisage que comme un moyen parmi d’autres pour construire l’espace. En revanche, il rejoint plus volontiers les peintres du Nord par son étonnante maîtrise de la perspective aérienne, des effets atmosphériques et des reflets.
Le petit homme aux bras croisés du Couronnement de Louis VI indique au spectateur que c’est bien la surface de l’eau qu’il faut regarder. À plusieurs reprises, dans les Grandes Chroniques, Fouquet se livre à une représentation illusionniste de l’eau des fossés des châteaux et des villes peuplant ses illustrations. La mise en scène des événements qui suivirent la mort du roi Clotaire dans le logis royal de l’île de la Cité tel qu’il se présentait au XVe siècle lui permet de faire un tableau tout en nuances des reflets dans la Seine des solides formes architecturales du Palais. Fort lisibles au pied de l’enceinte, les contours des murailles et des tours deviennent de plus en plus imprécis à mesure que l’œil s’en éloigne. Au milieu du fleuve, l’image de la surface rosée du pignon de la Salle-sur-l’Eau apparaît floue comme un reflet déjà lointain.
Une telle virtuosité évoque celle de Jan Van Eyck, qui, dans la Vierge du chancelier Rolin, a su rendre sensibles les reflets du paysage et de la ville dans une rivière baignée par la lumière dorée de l’aube naissante. Le rapprochement est d’autant plus frappant que Fouquet semble avoir repris à son compte le procédé eyckien des petites lignes parallèles blanches permettant d’accentuer les qualités réfléchissantes de la surface de l’eau. Pour peindre ses paysages, Jan Van Eyck avait adopté une écriture plus graphique. Les édifices de la cité se déployant derrière le chancelier Rolin agenouillé devant Marie sont décrits avec une extrême minutie et l’on doit suivre les méandres du fleuve jusqu’aux plans les plus éloignés pour rencontrer des églises, des tours et des châteaux plus sommairement agencés.
Observateur attentif de la technique des Flamands, Fouquet en explore les aspects les plus novateurs et leur apporte de féconds prolongements. Toujours dans les Grandes Chroniques, une autre vue de Paris, plus complète cette fois, puisqu’il s’agit d’un panorama de la capitale, a servi de toile de fond à un épisode de l’enfance du roi Dagobert.
La ville, telle qu’on pouvait alors l’apercevoir depuis la colline de Montmartre, apparaît ici dans la lumière à peine voilée d’une journée d’été. Fouquet traduit cette atmosphère légèrement brumeuse grâce à une facture quasi impressionniste. Les grands monuments aux lignes et aux contours estompés, sobrement définis par de légères touches ocre et beiges, dominent la masse des maisons aux toits recouverts de tuiles, un magma de lignes et de points rouges et blancs.